lundi 21 août 2017

D'un côté la prison pour l'esprit, de l'autre la liberté. Je choisis la liberté


En cinéma, ce n’est même pas de 1968 ou de 1963 que je daterais le schéma auquel la plupart des producteurs, réalisateurs et critiques se réfèrent, mais de 1958. Cette année-là sort sur les écrans Les Tricheurs de Marcel Carné. Un beau film qui met en scène de jeunes dandys parisiens désœuvrés fréquentant le Bonaparte et les caves de Saint-Germain-des-Prés, écoutant du jazz, buvant des scotchs, grillant les feux rouges en scooter et baisant sans complexe. Dans cette œuvre légère et tragique, les garçons sont aisés et les filles faciles.
Le film fait scandale. Le metteur en scène est publiquement pris à partie par des militants de l’Union des étudiants communistes qui l’accusent d’avoir donné de la jeunesse une image réductrice, celle d’une classe bourgeoise sans idéal, blasée, irresponsable. Ça, c’est l’argumentaire officiel. Sur le fond, la Rive gauche satello-sartrisée reproche à Carné ce qu’elle vomit à la même époque chez les hussards en littérature : un détachement politique certain, un refus de se prendre au sérieux, du cynisme, de l’humour. Mais déjà à l’époque il y a des choses avec lesquelles on ne plaisante pas.
Quand une amie un peu nympho de l’héroïne croise le frère de celle-ci qui est garagiste, que lui dit-elle ? « Ton frère est la preuve vivante qu’il conviendrait de se pencher un peu plus sur la classe ouvrière ». Quand l’un des héros s’entend demander s’il compte se lancer dans la politique puisqu’il vient de prendre sa carte au Parti, que répond-il ? « T’es dingue ! C’est juste pour faire râler mon père. » Quand une jeune fille se voit proposer la botte avec un jeune existentialiste, que rétorque-t-elle ? « Les intellectuels, c’est jamais une bonne affaire. » Autant de répliques insupportables pour une intelligentsia dont le cri de ralliement est : « Engagez-vous, rengagez-vous. » Pour le FLN, pour le tiers-monde, contre l’Amérique, contre le patronat, etc.
Plus de quarante ans se sont écoulés depuis cette affaire, mais producteurs et critiques influents se comportent de nos jours comme les petits soldats de l’UEC. Pour eux, un film, avant d’être source de plaisir, de rêve, de détente, est un outil politique, idéologique ou social. Une arme. Un reflet, voire un prolongement de la société telle qu’elle est : dure, féroce, injuste, pleine de sexe et de drogue – ces deux voyages tant prisés par Mai 68, sans doute parce qu’ils lui ressemblent, étant sources de plaisir et de déceptions, d’illusions et d’amertume, de bonheur et de drames.
La polémique qui oppose chroniquement cinéastes et critiques français – automne 1999 avec l’affaire Patrice Leconte – n’est au fond que l’illustration de ce vieux réflexe. Quand Télérama, Libération ou Le Monde crient au génie devant Marius et Jeannette, La Vie rêvée des anges, Cités de la plaine ou Rosetta et hurlent au scandale devant La Bûche, Les enfants du marais ou C’est quoi, la vie ?, il ne faut y voir que le prolongement du débat UEC-Carné. D’un côté des films « à message » (célébration du pauvre, de l’ouvrier exploité, du marginal, de l’exclu) ; de l’autre des œuvres mettant en scène, non sans drôlerie, la famille, l’amitié, les traditions, toutes valeurs normatives d’inclusion. D’un côté une forme de militantisme, désormais plus social que politique, chute du mur de Berlin oblige ; de l’autre une forme de détachement. D’un côté réalisme froid (Baise-moi, de Virginie Despentes, en est le symbole suprême) de l’autre un esthétisme réchauffant. D’un côté la prison pour l’esprit (mauvaise conscience, compassion, etc.) ; de l’autre la liberté. Je choisis la liberté.

Maos, trotskos, dodo, Jean-Christophe Buisson