mercredi 23 août 2017

C’est donc la perte radicale d’autorité de l’instrument principal et décisif de la politique moderne qu’est l’Etat

« Cela déclare, d’emblée, que la nature du pouvoir est de sauver », écrit Boutang. Dans la pièce d’Eschyle à laquelle il se réfère, Les Suppliantes, il est question des exigences périlleuses de l’hospitalité envers les Danaïdes, ces descendantes d’Europe qui demandèrent asile au roi d’Argos, et du devoir induit de les défendre des poursuivants violents qui prétendent les forcer au mariage et puis les asservir. Bref un monde très ancien. Confronté aux mirages de la paix et à la question des femmes, de leur liberté, de la filiation et de la guerre, le roi d’Argos du moins (il y avait un roi) ne décide rien avant d’avoir interrogé son peuple, puis il se tourne vers cette « pensée des profondeurs » selon Eschyle, qui seule peut restaurer la faculté de sauver. 

Qui seule peut nous sauver (pour ce qu’il reste de nous). Car travesti, usurpé ou démantibulé et comme aboli dans son inconsistance face au risque de mort, « le pouvoir » aujourd’hui nous place à nouveau dans le besoin de cette pensée qui sauve – et dans le déni (ce sont nos doutes), puisqu’il n’y a plus de pouvoir. Déroulant ce qui était en germe il y a quarante ans – l’abandon de souveraineté – la déconstruction européenne a enlevé beaucoup de prérogatives aux États ; elle a prôné l’effacement de leurs frontières et permis le développement de forces locales ou transnationales qui n’observent pas leurs lois ou qui les entravent, retirant son sens à l’idée même de territoire ; le droit trouve sa source au dehors désormais ; la monnaie et le crédit se sont affranchis de la souveraineté ; la culture et l’éducation ont aboli ou falsifié leur vocation de transmettre ; la pérennité constitutive de la nation, ruinée par les désastres du « planning familial » et du mariage, sombre dans le défi d’une immigration hostile à l’héritage européen. 

Au bout de quarante ans, cette politique a échoué (c’est le Brexit) dans le déclin industriel et paysan, le désœuvrement de masse, l’endettement de l’avenir, la dépopulation et l’insoutenable légèreté de nos contemporains, leurs querelles de famille, les productions idéologiques subventionnées, la mièvrerie et l’inculture du nihilisme. Tandis que la légitimité des grandes institutions s’effondrait, des lignes symboliquement tracées pour policer les relations internationales ont été effacées devant les potentats arabes, perses ou anatoliens, mais on en a creusé d’autres contre des pays européens émancipés du communisme (serbe, polonais ou russe), qui retrouvaient leur foi chrétienne [...]. L’Europe après l’invention de nouvelles idéologies (ou hérésies) puissamment mortifères et deux guerres autodestructrices s’est livrée à ceux qui la vidèrent méthodiquement de sa substance et qui, au lieu de lui imaginer un avenir conforme à sa vocation, organisèrent avec de creux slogans une détestation identitaire qu’ils voient se retourner contre eux, de Calais à Sisco. L’affaiblissement des gouvernements et des représentations nationales a rendu les décisions publiques opaques, sans leur offrir de prise réelle sur les peuples. La politique est devenue inintelligible, alors même qu’elle s’est réduite à un prétendu art de « communiquer ». Chacun sent que la violence réalise en fin de compte la promotion des « modérés » qui en tirent argument pour continuer le travail de sape. La paix valeur absolue s’évanouit et une guerre civile froide, ou tiède, s’installe implacablement. La notion même d’État paraît avoir perdu son attrait, comme tant de choses fragiles et vitales chez les enfants gâtés de l’après-guerre. « La gouvernance qui s’enveloppe du manteau européen se ramène à l’exercice d’un commandement par un appareil entièrement détaché de l’ordre politique », écrit Pierre Manent, et « le fait majeur de la situation, qui pousse ses conséquences dans tous les domaines et toutes les directions, c’est donc la perte radicale d’autorité de l’instrument principal et décisif de la politique moderne qu’est l’Etat ». 

Olivier Véron, Préface à Reprendre le pouvoir de Pierre Boutang.