jeudi 3 août 2017

Archives de 2014 concernant l'invasion migratoire : Béatrice Comby ouvre les portes de la "forteresse"


Créée en 2004 et basée à Varsovie, l'Agence Européenne Frontex a pour objet la coordination et l'harmonisation des dispositifs de contrôle aux frontières de l'UE. Béatrice Comby, Directrice de la Division Développement des Capacités, a cordialement accepté de répondre aux questions de LePetitJournal.com/Varsovie pour revenir sur les critiques parfois faites à Frontex et préciser les contours méconnus du rôle de cette agence pourtant fortement médiatisée. 

Quand on parle de Frontex on pense surtout au contrôle de l'immigration. Les activités de Frontex se limitent-elle à ce domaine? 
Frontex, c'est une agence européenne dont le but est de faciliter la coopération entre les autorités nationales qui sont en charge de la gestion des frontières extérieures de l’Europe. Donc le rôle de Frontex ce n'est pas de faire du contrôle aux frontières de l’espace Schengen, - ça, ce sont les États Membres de l’Union- mais plutôt de coordonner et d'assister les États. Comment fait-on ? Sur les zones où il y a des risques ou bien des pressions migratoires particulières comme c'est le cas en Méditerranéenne centrale, nous organisons des plans de déploiement conjoints. Frontex va demander aux autres pays de déployer des garde-frontières – par exemple la PAF (Police de l’Air et des Frontières) en France - et mettre à disposition certains de leurs équipements. Nous allons former alors des équipes composées de plusieurs nationalités qui vont venir prêter main forte à un pays sur une période et une zone fixées en fonction du risque ou de la pression migratoire. 

Mais il y a aussi d'autres activités moins visibles : s'assurer par exemple qu'un officier de la PAF déployé à Charles de Gaulle et un officier roumain de l'aéroport de Bucarest suivent les mêmes procédures, pour que le voyageur soit traité avec le même respect. Pour cela, Frontex a développé un tronc de formation commun qui est délivré dans les écoles de police nationale et qui forme les gardes-frontière partout en Europe. 

Enfin, nous nous occupons du suivi de la recherche et du développement des projets liés au contrôle des frontières au niveau européen. 

Parlons de l'actualité: 4 ans après le début du printemps arabe qui a provoqué une pression migratoire en Méditerranée, ces flux sont-ils revenus à la normale ? 
Les chiffres qu'on a actuellement sont critiques puisque par rapport à l'année dernière on a multiplié par 10 le nombre de migrants dans la zone de Méditerranée centrale. Il est fréquent que dans la même semaine on dénombre jusqu’à 5000 migrants, plusieurs embarcations arrivant par ‘vagues’. Ces déplacements de population ne viennent pas par hasard, nous sommes tributaires de la situation géopolitique dans le monde, comme en Somalie, en Syrie, ou en Érythrée... En Méditerranée, cela pose des problèmes de sauvetage à la mer parce que les migrants sont embarqués par des réseaux criminels organisés. Ces migrants sont entassés sur des navires de pêche; là où il faudrait 15 personnes il y en a 350... Donc à partir du moment où ils se trouvent sur ces embarcations, ils sont déjà en danger de mort. Pour payer le passage, ils vendent tout: leur maison par exemple... Ils s'endettent à vie et ils sont les victimes d'un trafic humain auquel il convient de faire face. 

On parle de la Méditerranée, pourtant le siège est à Varsovie. Y a-t-il des enjeux particuliers à la frontière orientale de l'Union Européenne ? 
Quand l'agence a été créée, elle aurait pu être située n'importe où en Europe, comme, c'est le cas du siège de toutes les agences européennes. Notre mission serait la même si le siège était ailleurs : nous travaillons en anglais avec 27 nationalités différentes. Donc le choix de la Pologne a plutôt été une décision politique il y a 10 ans. Est-ce que cela impacte nos activités ? Non, mais je trouve personnellement que Varsovie est une ville très agréable, j'aime bien ! 

La frontière orientale c'est 6000 km de frontières avec des pays comme la Russie, la Moldavie, la Biélorussie et l'Ukraine. On peut évoquer comme problématique l'utilisation des réseaux routiers par des réseaux organisés plutôt spécialisés dans la contrebande, par exemple de véhicules volés... C'est une route migratoire privilégiée par des Afghans, des Syriens, mais aussi des personnes originaires du Caucase et des pays d'Asie. A cette frontière-là, on ne peut pas parler d'évolution significative sur les dernières années. Les modus operandi ne changent pas beaucoup et les mouvements a la frontière restent relativement stables. 

Les événements récents en Ukraine ont-ils créé une pression particulière à la frontière avec l'UE ? 
En matière de pression migratoire, on n'a pas noté de signe particulier de changement. Ce sont des phénomènes qu'on surveille, mais il n'y a pas à proprement parler de flux plus intense sur les derniers mois. 

L'action de Frontex, est-elle compatible avec le droit d'asile ? 
C'est une bonne question. Encore une fois, Frontex n’est pas habilité a recevoir des demandes d'asile ! Il y a le système de Dublin en vertu duquel les États reçoivent des demandes d'asile. C'est important de comprendre que la surveillance et le contrôle des frontières, c'est de s'assurer que chaque personne qui va franchir une frontière est détectée et identifiée. A partir du moment où elle est identifiée, elle peut faire une demande d'asile si elle se sent en danger, et son cas sera analysé. Par exemple, quand Frontex déploie des officiers, nous nous assurons qu’ils sont spécialement formés à détecter les personnes en état de vulnérabilité. 

Certaines ONG pensent que Frontex a quand même une responsabilité dans le non-respect du droit d'asile, parce que, quand des officiers de Frontex sont présents, il y a des migrants qui sont "repoussés à la mer", pour caricaturer, et n'ont donc pas la possibilité de faire une demande d'asile... 

Mais le « refoulement » c'est complètement illégal. On forme nos officiers à ce principe de non-refoulement parce que chaque être humain a des droits fondamentaux qui doivent être respectés, c'est extrêmement important. Maintenant, on a également en place des composants de droits fondamentaux dans nos plans de déploiement conjoints. Les officiers qui sont déployés dans des opérations de Frontex doivent suivre un code de bonne conduite et doivent rapporter s'ils voient des cas de violation, notamment de refoulement. Ils sont tenus de nous informer. Je ne dis pas que ça ne peut pas arriver ; on est dans des situations extrêmement difficiles, mais notre position est claire : le principe de non refoulement est appliqué. Si on avait le cas d'un officier qui était impliqué, il ou elle serait immédiatement exclu(e) de nos opérations. 

Est-ce une conséquence d'un nouveau règlement qui est apparu en 2011, par rapport aux droits fondamentaux ? 
Il y a eu en effet un nouveau règlement qui a apporté des choses nouvelles. Nous avons recruté à l'agence une personne qui est uniquement en charge des droits fondamentaux et qui est extrêmement active. Elle donne elle-même des formations sur les droits fondamentaux et va sur le terrain en cas de problèmes et fait des rapports. 

Suite a ce règlement, un forum consultatif a été constitué: composé de membres comme l'UNHCR ou la Croix Rouge, il suit nos activités de très près et est consulté régulièrement. 

Finalement, les activités de Frontex ont-elles conduit à une baisse du nombre de migrants clandestins ? 
Je ne pense pas que ce soit le rôle de Frontex de faire baisser le nombre de migrants. C'est un phénomène qui est extrêmement lié à ce qui se passe a l’extérieur de l'Union Européenne, laquelle est quand même un havre de paix sur l'échiquier de la planète. Je pense que pour faire face à ce phénomène, il y a des actions à plus long terme comme la formation, la recherche, la coopération avec les pays tiers. Mais encore une fois, le phénomène est complexe et Frontex n’est pas la seule pièce du puzzle.