jeudi 13 juillet 2017

Tu avais les yeux bridés comme les hommes, qui, en Asie, aujourd’hui, se battent sans espoir alors que les nôtres se sont couchés comme des chiens


[En Allemagne, en 1945], j’avais opté quant à moi pour une maison coquette [de cantonnement] où logeaient une veuve de guerre et ses deux filles. L’aînée avait mon âge, vingt ans. J’avais été aussitôt séduit par sa beauté, mais c’est surtout le rire qu’elle eut en me voyant, un rire de bonheur amusé, éclaboussant de santé, qui m’attacha instinctivement à elle. Rapidement, je compris, à quelques réflexions qu’elle me fit sur des Africains, qu’ancien membre des Jeunesses hitlériennes, elle était raciste. Je ne voulus pas que notre amour l’aveugle, et un soir, lui demandait à brûle-pourpoint : 
- M’as-tu bien regardé ? 

Elle sourit comme si elle attendait ma question. 
- Oui, me dit-elle, j’ai remarqué que tu avais les yeux bridés comme les hommes, qui, en Asie, aujourd’hui, se battent sans espoir alors que les nôtres se sont couchés comme des chiens. 

Jacques Vergès, De mon propre aveu