lundi 10 juillet 2017

Michel Déon et l’éloge du poulpe


En août 1970, Christelle R. mannequin de chez Dior et moi débarquons à Spetsai après avoir averti Michel Déon de notre arrivée à Athènes de notre venue. 

Spetsai est un île à l’entrée du golf de Nauplie. On dirait une presqu’île bien située sur les hauteurs, la maison de Michel Déon surplombant la mer. Un peu d’altitude, un peu de grandeur. La première chose qu’il nous fit savoir : surtout évitons de parler littérature. Pipe au bec, casquette sur la tête, Déon était un homme taciturne. Le bavardage n’était pas dans sa nature. Par contre, charmeur, coquin, élégant. Dès qu’il pouvait il s’échappait pour s’isoler, écrire, tandis que Chantal, sa femme, naviguait sur un bateau à moteur, faisant de la pêche sous-marine. 

Un soir une longue table fut dressée le long d’une maison protégée par un auvent. Il y avait là quelques amis de longue date de Michel Déon, Christelle et moi. Vous verrez me dit un vieux monsieur, le poulpe est un délice. C’est une chaire tendre vous savez. Manger du poulpe n’était pas dans mes habitudes. Quelle horreur ! avais-je envie de dire. Un autre invité s’est servi en silence. Il ne dit rien puis il se lance : je trouve le poulpe caoutchouteux. Réplique immédiate de Michel Déon : 
- Moi, j’aime le caoutchouc. 

Alfred Eibel, Livr’arbitres, n°22, hiver 2017