mardi 11 juillet 2017

Les agents de la tragédie se recrutent, chez Nimier, parmi la race des errants

Les agents de la tragédie se recrutent, chez Nimier, parmi la race des errants. Contre la prostration blême des contemplatifs, ils se rafraîchissent le teint et ils se baignent dans une eau de jouvence. La porte étroite des connaisseurs les attire et les fascine. Ils n’ont pas de boussole, mais ils jettent leur barque sur les flots comme une bouteille à la mer. Dieu n’est pas attaché à leur personne, mais cela ne les empêche pas d’être de mèche avec l’aventure qu’ils traitent de pair à compagnon comme un garçon d’honneur. Ils ont tous les défauts du monde, les crachats et les gros mots leur filent aux lèvres, ils blasphèment la république, ils ne portent pas leur cœur en écharpe et ils ne gardent pas les yeux en poche ; mais ils connaissent l’escrime des bagarres et le maniement du fusil-mitrailleur. On déplore leur absence de savoir-vivre, mais on est plus mécontent encore de leur savoir-faire. 
     Eux, à l’inverse des contemplatifs, ils parient sur leur force, et ils ne parient que sur elle, parce que la justice et l’honneur (sans compter le plaisir de déplaire, et ces petits malheurs qui font les grandes joies) ne sont pas dépaysés par sa présence. La Turquie supplée en eux la France, qui s’inquiète de cette trahison et qui charge l’un de ses ministres d’interpeller à l’ONU. Il n’est pas besoin qu’on leur taille, dans une étoffe aussi bleue et aussi rêveuse que l’horizon en Touraine, l’uniforme de Drieu. On les reconnaît bien sans cela. Leur air sombre, leur regard triste, leur auréole de malédiction, et jusqu’aux vadrouilles de leur concupiscence, tout les désigne à la sévérité des magistrats et des états-majors. En compensation, les femmes du monde, petites filles modèles trop sages dans leur château et dans leur cohabitation conjugale, les prient humblement de les désennuyer à la hussarde – enfin, ces choses-là, que le décalogue a trop bien prévues, au chapitre du sixième commandement, (mais sans envisager que les brutalités puissent être des occasions d’attendrissement et de gratitude) arrivent quelquefois
     Ce ne sont pas des militaires, mais des guerriers. On sait que la mode contemplative ne courtise pas de ce côté. Ils réintroduisent le combat au sein d’une société qui aurait bien voulu en perdre le souvenir. Dans les romans de Nimier, ils ont les grands rôles : les plus solides, les plus longs, bien que parfois ils se terminent mal, les rôles ingrats mais les rôles pléniers. Une musique de perdition, qui intercède pour le salut d’une autre terre et pour la renaissance de quelques cultes abolis, les escorte et même les berce. « Je déteste l’esclavage et la volupté j’arrive à prendre dans les trahisons ne doit pas être confondue avec la faiblesse. Simplement, j’adore la fin du monde. Les trahisons, le scandale, la lâcheté parfois, nous aident à penser que la fin du monde viendra. Tout cela va très bien ensemble. Les amoureux de la vie sont à genoux. Ils ont inventé le temps, le plaisir, les héritages et les traités de paix. Des personnages différents ont refusé cette méthode, ils voudraient bien ouvrir le temps comme on opère un blessé, se guérir du plaisir par le malheur ; ou le bonheur ; ou l’indifférence ». C’est une très belle oraison. Non pas une oraison funèbre. Une prière à l’instinct vital, et pour mériter une existence un peu haute

Pol Vandromme, Roger Nimier