mercredi 5 juillet 2017

La saloperie que nous n'achèterons pas : l'hypermarché drive

En un rien de temps, les "hypermarchés drive" ont recouvert la France. Depuis le précurseur Auchan en 2000, toutes les grandes enseignes s'y sont mises. En 2012, le cap des 1 000 magasins de ce type était franchi. Aujourd'hui, on en compterait plus de 2 500, et la courbe exponentielle continue sa progression : il suffit de consulter les sites des grandes surfaces pour voir une liste ahurissante "d'ouvertures prochaines".
     Il faut dire que cette belle croissance est soutenue par un libéralisme féroce : ce type de magasins ne requiert aucune approbation de la commission départementale d'aménagement commercial. Et des millions de consommateurs répondent présents. En majorité des jeunes dynamiques, des hommes pressés, des mères de famille actives, selon les études de marché.
     Car un des premiers arguments avancés par les clients convertis, c'est l'économie de temps. En bons homo oeconomicus, ils appliquent à la lettre les commandements de Benjamin Franklin : "Rappelez-vous que le temps est de l'argent." Dans son obsession de rationalisation, le gestionnaire du quotidien ne doit surtout pas prendre son vélo pour aller au marché du samedi matin, où il risque fort de rencontrer des gens qu'il connaît, de discuter de la pluie et du beau temps, de voir des militants distribuer des tracts et de débattre longuement avec le vigneron sur les mérites de tel ou tel pichtogome (ça existe encore, dans certaines régions arriérées).
     Non, faits "moderne et confortable", comme le clame la pub Auchan : "Vous cliquez nous chargeons." Et mieux, "avec le sourire". Après avoir sélectionné vos produits sur Internet, vous vous levez du fauteuil pour rejoindre le siège de votre bagnole, vous la garez sur le parking du magasin, et un gentil larbin serviable vient remplir votre coffre. Alors vous pouvez repartir, heureux, pour déverser vos achats dans le frigidaire et retourner vous reposer devant l'écran. Avant de recommencer dans une semaine.
     Plus besoin de marcher dans les allées, de faire la queue au contact des autres acheteurs, de répandre le contenu de son chariot sur le tapis roulant, devant une caissière qui souffre de tendinites, malmenée par les cadences, les bips incessants des produits qui défilent, avec son chefaillon oppressant qui lui demande de respecter le sacro-saint SBAM (sourire, bonjour, au revoir, merci, et essayer de refourguer une carte de fidélité, protocole bien connu des ouvriers de la grande distribution). Pratique non ? Et vous ne voyez pas non plus les "préparateurs de commande" qui s'échinent dans l'ombre à porter et préparer à votre place. Tout comme le lecteur qui achète un livre sur Amazon ne voit pas la chaîne d'exploitation qu'il y a entre son clic et le colis qu'il reçoit dans sa boîte. Le consommateur-roi est servi, tout vient à lui.
     Dans une société hyper-atomisée comme l'est la nôtre, où la solitude atteint une proportion record, même les contacts les plus superficiels entre être humains, c'est-à-dire les relations marchandes, tendent à disparaître. Vous pouvez acheter tout ce que vous voulez sur Internet, du paquet de nouilles à la télévision ; vous pouvez n'avoir affaire qu'à des machines à La Poste ; vous pouvez vous adresser à une borne automatique à la bibliothèque pour emprunter un livre. Etc. Plus besoin de face-à-face.
     Rejeton hideux des pires saloperies contre lesquelles se débat la décroissance (l'Internet omniprésent, le supermarché, la publicité, la bagnole), le magasin drive pousse toujours plus loin les limites de la dépersonnalisation de l'existence, de son artificialisation dans un environnement hors sol, fait d'écrans et de machines. Pas étonnant qu'on n'ait encore rien trouvé de mieux pour qualifier ce genre de commerce que le terme anglais "drive". Car c'est la patrie de Ford qui dès les années 50 a inventé ces supermarchés pour automobilistes. Tout comme les cinémas ou les fast-food drive in. Et même, merveilleux progrès de la civilisation mécanique, le drive through funeral, où vous pouvez rendre un dernier hommage à un défunt sans quitter votre auto.
   
La Décroissance N° 104