samedi 1 juillet 2017

La culture Alt-Right : de l’extrême droite française à «Fight Club»


Le courant suprémaciste américain puise ses racines idéologiques chez Alain de Benoist, figure identitaire française, comme dans le best-seller ironico-nihiliste de Chuck Palahniuk. Un mélange de niches racistes et de pop culture mondialisée pour créer un nouvel internationalisme extrémiste? 

Pour qui lit la presse anglo-saxonne, impossible d’y échapper. Depuis que le diable est sorti de sa boîte, l’«Alt-Right» - cette nouvelle droite américaine qui se veut «alternative» mais s’affirme avant tout extrême - est partout. Même si son cœur militant ne dépasserait pas la dizaine de milliers de membres, ses têtes de gondole, après des années à s’exprimer dans une nébuleuse de sites, forums de discussions et de conférences confidentielles dans des hôtels bon marché, ont désormais droit à des portraits sur papier glacé dans la presse grand public. Voire à de juteux contrats d’édition. 

Fin décembre, le Britannique Milo Yiannopoulos, 33 ans, impresario autoproclamé du mouvement, a reçu une avance de 250 000 dollars (236 000 euros) pour son prochain livre, malgré l’indignation du monde de l’édition et les appels au boycott. Cette «plume» du site ultraconservateur Breitbart - dont le président, Steve Bannon, est devenu le principal conseiller de Donald Trump après s’être vanté d’en avoir fait «la plateforme de l’Alt-Right» - s’était notamment distinguée par son exclusion à vie de Twitter, après avoir mené une campagne de harcèlement en ligne visant une comédienne noire. 

A l’inverse, l’inventeur du terme «Alt-Right», Richard B. Spencer, néonazi de 38 ans en veste de tweed et diplômé de Duke, le Harvard du Sud, a récupéré l’usage de son compte sur le réseau social, agrémenté d’un macaron «vérifié» qui plus est, après une éphémère suspension. Et ce malgré les images virales de son «Heil Trump !» lancé «dans un esprit ironique et exubérant (sic)» à 200 partisans réunis dans un hôtel à quelques blocs de la Maison Blanche, deux semaines après l’élection du milliardaire.

Mégalomanie 
Depuis, Donald Trump a publiquement désavoué l’Alt-Right, mettant fin à un pas de deux qui avait caractérisé sa campagne, et Steve Bannon a pris ses distances. Qu’importe, pour ses leaders, l’élection de la star de la télé-réalité est plus une victoire culturelle qu’une avancée politique. «Nous avons été dénoncés par Hillary Clinton… Nous sommes même trop radioactifs pour Donald Trump… Je me suis retrouvé en une du New York Times plus de fois que je ne peux me souvenir… Les journalistes étrangers viennent à nos événements, nous avons été parodiés par le Saturday Night Live, je cause des protestations de masse sur les campus… Trois livres sont en train d’être écrits sur le phénomène», se gargarise Richard B. Spencer à l’occasion de son appel aux dons annuel sur Radix, le site de son pseudo-think tank, le National Policy Institute. «Nous faisons désormais partie du débat - en fait, nous le dirigeons - et nous ne retournerons jamais à la marge», se félicite-t-il en conclusion . 

Au-delà de la mégalomanie de cette diatribe (selon un sondage de l’institut Pew en décembre, 54 % des Américains n’ont jamais entendu parler de l’Alt-Right), force est de constater que le mouvement dont Richard B. Spencer s’est fait le champion a su unifier en un agglomérat élastique la plupart des groupuscules extrémistes, des «paléoconservateurs» aux néoréactionnaires, des vétérans du suprémacisme blanc, à l’instar de l’idéologue d’extrême droite Jared Taylor et son site American Renaissance, aux trolls masculinistes de Reddit, 4chan et du Gamergate. 

Tous fédérés autour d’un même fantasme, proche de la théorie du complot : soit la conviction que «l’identité» blanche et masculine est menacée par les forces cumulées du multiculturalisme, du féminisme, du politiquement correct et de la justice sociale, comme l’a résumé le Southern Poverty Law Center (SPLC), principale association américaine de surveillance des mouvements extrémistes. 

Dans une éclairante dissection du mouvement publiée par le New York Times, Christopher Caldwell notait qu’à la fameuse conférence du National Policy Institute, conclue par des saluts nazis, «tout le monde dans la pièce semblait avoir plus de 60 ans ou moins de 40». 

Fluidité d’Internet 
Cette répartition des âges en forme de sablier révèle que l’Alt-Right est moins une idéologie nouvelle que l’empilement de divers courants radicaux et artefacts générationnels et transnationaux, mis en relation par la fluidité qu’offre Internet et la mondialisation de la pop culture. Ainsi, des obscurs écrits identitaires de la Nouvelle Droite française au best-seller nihiliste Fight Club, apparaissent les bases idéologiques (et non exclusives) d’un nouvel internationalisme d’extrême droite. 

Si, de l’esclavage au Ku Klux Klan et jusqu’à Dylann Roof, le racisme est constitutif du Nouveau Monde, c’est sur le Vieux Continent que les idéologues de l’Alt-Right ont puisé leur rhétorique. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la liste des auteurs republiés par le site pro-Alt-Right Counter Currents et sa petite maison d’édition attenante. On y retrouve des traductions plus ou moins approximatives du nationaliste russe Alexandre Douguine, du protofasciste roumain de l’entre-deux-guerres Corneliu Codreanu, mais aussi de Guillaume Faye et d’Alain de Benoist, deux des fondateurs de la Nouvelle Droite, mouvance charnière entre droite et extrême droite, forgée en réaction à Mai 68. 

Dans la Fachosphère (Flammarion, 2016), les journalistes David Doucet et Dominique Albertini établissent que cette doctrine se fonde sur «l’idée selon laquelle les cultures doivent préserver leur substance ethnique et culturelle, vue comme une valeur en soi»

Recyclage 
De la même manière, Richard B. Spencer et Jared Taylor ne se voient pas comme des suprémacistes, mais des identitaires, des «Européens-Américains» menacés par les changements démographiques et le métissage, ce qu’ils appellent «le génocide blanc», synonyme du «grand remplacement» brandi par l’essayiste hexagonal Renaud Camus, que Jared Taylor cite régulièrement. Ils rejettent en bloc universalisme et égalitarisme, et s’ils croient en une hiérarchie des races, ils euphémisent en parlant de «réalisme racial» ou «d’ethno-nationalisme». Ils rejettent l'usage de la force (Richard B. Spencer espère une «épuration pacifique» des Etats-Unis) et misent sur un gramscisme de droite pour faire avancer leur cause, avec l’aide des nouvelles technologies. Autant de concepts importés de la Nouvelle Droite. 

Contacté par Libération au sujet de ses liens concrets avec l’Alt-Right, le théoricien de la Nouvelle Droite Alain de Benoist explique dans un premier temps par mail qu’il «ignore tout de cette "connexion"» et se sent «parfaitement étranger» aux positions de la mouvance. Pourtant, sur Radix, Richard B. Spencer annonce la publication imminente d’une nouvelle édition de Homo americanus, du Croate Tomislav Sunic, proche de la Nouvelle Droite, avec en appendice «un nouvel essai d’Alain de Benoist». Un recyclage d’une vieille préface dont on ne l’aurait pas informé et qu’il déplore, explique-t-il : «Ces gens se réclament indument de mon influence, soit par ignorance - ils ne lisent pas le français -, soit parce qu’ils croient que cela les valorise de se réclamer de quelqu’un dont l’œuvre est lue et traduite dans le monde entier.» 

Pourtant, en octobre 2013, il tenait une «conférence sur l’identité» à Washington à l’invitation de Richard B. Spencer. «Je participe chaque année à plusieurs dizaines de colloques à l’étranger, répond Alain de Benoist. Je ne cautionne évidemment jamais les vues de ceux qui m’invitent. Cette fois-là, à une époque où personne ne parlait encore d’Alt-Right, j’ai immédiatement réalisé que le public m’était tout à fait étranger, ce qui explique que ma conférence ait été très mal perçue.» Si mal perçue que trois mois plus tard il donnait une interview à American Renaissance, et qu’il reste la coqueluche des «penseurs» de l’Alt-Right… Dernier parallèle : de la même façon que la Nouvelle Droite s’est construite contre la poussée libertaire de l’après-Mai 68, l’Alt-Right s’est constitué en réaction au progressisme des années Barack Obama. 

L’Alt-Right n’est cependant pas qu’une Nouvelle Droite 2.0 et yankee. S’y ajoute un penchant pour l’ironie, le virilisme et la victimisation très contemporaine, contenue à l’état embryonnaire dans la satire visionnaire du Fight Club de Chuck Palahniuk, publié en 1996 et adapté trois ans plus tard au cinéma par David Fincher. Schématiquement, l’œuvre, culte dès sa sortie, dépeint un groupe d’hommes aliénés et comme engourdis par la société de consommation qui retrouvent leur virilité et leur libre arbitre en se battant à mains nues au sein d’un club secret, sous l’emprise d’un gourou antisystème charismatique du nom de Tyler Durden (joué par Brad Pitt). Comme l’a noté le journaliste Sam Jordison dans le Guardian, on retrouve même dans le livre la première occurrence de l’anathème «precious snowflake» («précieux flocon de neige»), aujourd’hui largement utilisé sur les réseaux sociaux par les trolls à l’encontre des «gauchistes fragiles» dans le viseur de l’Alt-Right. 

«Cynisme sexuel» 
Sur Radix, un manifeste intitulé «Generation Alt-Right» reprend texto le célèbre monologue de Tyler Durden sur les «enfants oubliés de l’histoire» : «On n’a pas de Grande Guerre, pas de Grande Dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression, c’est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu’un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rockstars, mais c’est faux, et nous apprenons lentement cette vérité. Et on en a vraiment, vraiment plein le cul.» 

Si l’œuvre de Chuck Palahniuk ne comporte pas de message suprémaciste, la jeune garde de l’Alt-Right adhère bien plus à sa contre-culture masculiniste et survivaliste et à son goût pour la transgression des tabous liés au nazisme (le fameux savon à base de graisse humaine) qu’à sa critique anticapitaliste. Néanmoins, pour Christopher Caldwell, «cynisme sexuel et pessimisme racial marchent souvent en tandem». 

Dans les années 80, David Duke, ex-leader du Ku Klux Klan et grand fan de Donald Trump, avait conclu que le folklore suprémaciste (costumes et croix brûlées) était contre-productif. Il inaugure alors l’ère du «racisme en col blanc», résume Mark Potok, analyste du Southern Poverty Law Center (SPLC), «en troquant la robe du "klansman" pour le costume d’universitaire». Pour lui, au-delà de l’improbable alliance du nihilisme cool de Tyler Durden et du vernis intello d’Alain de Benoist, l’Alt-Right n’est que la dernière mutation de ce vieux subterfuge.