vendredi 7 juillet 2017

"Ici on construit un espace civilisé."

La première boucherie mondiale, celle qui, de 1914 à 1918, a permis de se débarrasser en un coup d'une large part du prolétariat des campagnes et des villes, a été conduite au nom de la liberté, de la démocratie et de la civilisation. C'est en apparence au nom des mêmes valeurs que se poursuit depuis cinq ans, d'assassinats ciblés en opérations spéciales, la fameuse "guerre contre le terrorisme". Le parallèle s'arrête ici : aux apparences. La civilisation n'est plus cette évidence que l'on transporte chez les indigènes sans autre de forme de procès. La liberté n'est plus ce nom que l'on écrit sur les murs, suivi qu'il est, comme son ombre désormais, par celui de "sécurité". Et la démocratie est de notoriété générale soluble dans les plus pures législations d'exception - par exemple, dans le rétablissement officiel de la torture aux Etats-Unis ou la loi Perben II en France. En un siècle, la liberté, la démocratie et la civilisation ont été ramenées à l'état d'hypothèses. Tout le travail des dirigeants consiste dorénavant à ménager les conditions matérielles et morales, symboliques et sociales où ces hypothèses sont à peu près validées, à configurer des espaces où elles ont l'air de fonctionner. Tous les moyens sont bons à cette fin, y compris les moins démocratiques, les moins civilisés, les plus sécuritaires. C'est qu'en un siècle la démocratie a régulièrement présidé à la mise au monde des régimes fascistes, que la civilisation n'a cessé de rimer, sur des airs de Wagner ou d'Iron Maiden, avec extermination, et que la liberté prit un jour de 1929 le double visage d'un banquier qui se défenestre et d'une famille d'ouvriers qui meurt de faim. On a convenu depuis lors - disons : depuis 1945 - que la manipulation des masses, l'activité des services secrets, la restriction des libertés publiques et l'entière souveraineté des différentes polices appartenaient aux moyens propres à assurer la démocratie, la liberté et la civilisation. Au dernier stade de cette évolution, on a le premier maire socialiste de Paris qui met une dernière main à la pacification urbaine, à l'aménagement policier d'un quartier populaire, et s'explique en mots soigneusement calibrés : "Ici on construit un espace civilisé." Il n'y a rien à y redire, tout à y détruire. 

comité invisible, L'insurrection qui vient