samedi 1 juillet 2017

Enfin sortir de la jungle


Tout le monde ne sait pas ce qu’est un straggler, mais tout le monde en a entendu parler. Les stragglers (traînards) sont ces soldats japonais qui ont continué la guerre bien après la capitulation du Japon. Ils étaient tellement isolés (sur des putains d’îles, dans des putains de jungles) que l’information ne leur était jamais parvenue. Ou, peut-être, étaient-ils tellement va-t-en-guerre qu’ils ont préféré continuer la baston, même sans adversaire… Toujours est-il que le dernier straggler a rendu les armes en 1974, trente ans après la fin de la guerre. Preuve éclatante que pour se battre, on n’a besoin ni d’ennemi, ni de danger. Du reste, des pourfendeurs d’ennemis disparus, imaginaires, ou crevés depuis des lustres, nous en connaissons beaucoup d’autres.

Il est des gens qui croient qu’il faut se battre pour contrer l’influence de l’Eglise. Il est des gens qui redoutent un putsch militaire à Paris. Il en est qui militent contre la peine de mort. Il en est qui défendent le droit des femmes à se promener sans sac à main. D’autres qui pensent devoir lutter pour garantir le droit des écoliers de ne pas porter la blouse. D’autres encore qui refusent tout net de chanter la Marseillaise ! D’autres qui pensent que parler grossièrement, écouter du rock ou tordre la bouche en regardant l’objectif sont des actes subversifs. D’autres encore, plus radicaux, qui luttent contre les nazis. On se demande où les gens vont chercher tout ça. On se demande surtout où ils étaient, dans quelle partie isolée du monde ils ont vécu ces cinquante dernière années. En tout cas, ils conservent intacte leur capacité à se battre, même après la disparition du dernier des moulins à vent. Les stragglers sont partout.

Bruce Willis (acteur remarquable) et Demi Moore (dans le top 3 des actrices américaines insipides, et dont le nom signifie en français « à moitié morte ») ont un enfant ensemble, une fifille de 22 ans. Que fait-elle ? Elle entend montrer son cul à la terre entière. Pente naturelle ? Tradition familiale ? Atavisme plus ancien ? On ne sait. Toujours est-il que la pisseuse se bat, et pour une cause des plus humanistes : la liberté de montrer son cul. A l’heure où les publicités, les jeux vidéos, les séries, les boîtes de camembert, les émissions de télé, les journaux gratuits, les journaux payants, les pneus neige, les spots radio, les bonbons pour la toux, Internet, les timbres-poste et les bulletins paroissiaux nous ensevelissent sous des images de cul, une fille d’acteurs croit qu’il est urgent de défendre la liberté de se montrer à poil. Cette conne a eu l’idée de se promener à moitié nue, en se faisant complaisamment photographier, et pour quoi ? pour protester contre la politique interne d’une boîte privée, Instagram, qui a décidé de mettre une limite à la liberté de publier des photos via ses services. Comme n’importe quelle entreprise du monde, elle juge de ce qu’elle estime bien pour elle, conformément à une politique qu’elle décide. Et ce qui est bien pour elle, c’est d’éviter que l’industrie du porno ne la phagocyte. Elle prévoit qu’en autorisant les selfies de jeunes connasses en extase devant leur miroir dans une salle de bain de Ploucville, elle ouvrira la porte à un déferlement de nudité orchestré par les professionnels de la chose. Et ils ne manquent pas. Elle censure donc des photos où apparaissent des seins, des culs et des fist fucking. Oh, la méchante !

Il existe aux États-Unis une secte d’adorateurs de la liberté d’expression qui n’a pas d’équivalent chez nous. Ils font de tout acte un acte de liberté et refusent par principe d’avoir à en répondre : « je fais ce que je veux » est leur credo, leur horizon, leur impératif catégorique. En français, je fais ce que je veux est l’équivalent exact de je t’emmerde. D’ailleurs, les autorités doivent prendre des mesures pour leur interdire de se promener à poil en ville parce que, tenez-vous bien, se promener à poil en ville relève, à leurs yeux, de la liberté d’expression et du premier amendement. S’exprimer avec ses fesses, l’idée n’est pas mauvaise… En tout cas, elle est démocratique : tout le monde a un cul. Si nous n’en sommes pas encore là en France, la tentation de tout déballer est quand même à l’œuvre, encouragée par l’exemple des stars, le déferlement du tatouage et l’inflation exponentielle du narcissisme révélé par le phénomène selfie.

La fille Willis (elle s’appelle Scout, Scout Willis, ouais, Scout, je jure que c’est vrai !) explique qu’elle veut « aider les femmes à pouvoir assumer des choix personnels concernant leur corps qui ne soient pas dictés par ce que la société considère comme décent ». Elle dénie donc à la société le droit de définir la décence, qui est pourtant une règle... de la vie en société. Si la décence n’est plus qu’une valeur individuelle, Scout, si chacun « fait des choix personnels » qu’il « assume », tu n’auras plus le droit de te plaindre si un gonze déballe sa grosse bite à la sortie des écoles maternelles… Et d’ailleurs, si Scout met vraiment à exécution sa profession de foi, on peut s’attendre à la voir forniquer en public les jours de marché, ou déféquer chez Maxim’s sans fermer la porte des gogues : question de choix personnel ! Pas de doute, la liberté y gagnera et la société, cette grosse censureuse, sera bien attrapée !

Au-delà de la consternation qui accompagne toujours les dérisoires envolées lyriques des enfants de milliardaires, nous devons nous demander comment il est techniquement possible, pour un être humain ayant tous les moyens de se tenir informé, de n’avoir pas remarqué que l’espace public est DEJA saturé de culs, de chattes et de poses scabreuses. Que la liberté de montrer son nombril piercé, son pubis ouvragé, son entrecuisse négligemment ouverte à 110 degrés, son short dévoilant le dessous des fesses, sa chute de reins joliment décorée d’un original tatouage de papillon à la con, nous l’avons déjà. Comment, en 2014, quarante ans après le lancement mondial de l’industrie du porno, alors que les informations sur les liens de cette industrie avec le proxénétisme et l’exploitation des faibles sont partout disponibles, que les tares de la vision du monde qu’elle propose sont connues et analysées, que son influence fait régresser nos comportements intimes, que la sexualité qu’elle propose est la forme la plus hard de la consommation, comment avec tout ça ne comprend-on pas que monter son cul ne fait pas progresser la liberté du tout ?  

La Scout, il paraît qu’elle a eu cette idée géniale pour soutenir Rihanna, chanteuse connue pour sa chute de reins et sa réinterprétation du Tractatus logico-phisolophicus de Wittgenstein. En consultant la fiche Wikipédia de Rihanna, j’apprends qu’elle est une chanteuse populaire : les photos disponibles sur Google me l’avaient fait prendre pour une actrice X. Non contente d’engranger un milliard de vue sur sa chaîne Youtube, celle-ci passe son temps à diffuser des photos quasi porno sur le Web, et surtout sur Instagram. Mais attention, pas pour faire du fric, non : pour le progrès de la liberté ! Après plusieurs sommations, les responsables d’Instagram en ont eu plein le dos et lui ont carrément fermé son compte. Censurée sans appel, la Rihanna, comme un vulgaire blogueur rappelant sur internet les heures les plus sombres de notre histoire ! On a beau dire, on a beau faire, une boîte qui préfère se passer de la clientèle d’une des plus grosses vendeuses de disques du monde plutôt que se faire marcher dessus, ça force le respect. 

Les deux photos de l’exploit de Scout sont exceptionnelles. On la voit faisant ses courses seins nus, comme si de rien n’était. On se croirait au village naturiste du Cap d’Agde, sauf que dans la rue, les gens sont habillés et qu’elle est la seule à avoir tombé la veste. Dans le midi, on appelle ça une fada. J’imagine qu’une équipe la suivait et qu’en plus de tenir l’appareil photo, elle la protégeait. J’espère que si d’autres femmes se mettent à assumer comme des bêtes des choix personnels sans tenir compte de ce que la société considère décent, elles auront la prudence de Scout et ne lanceront pas sans précaution leur cul dans l’espace public. Publier une photo de ses nichons sur Instagram, c’est idiot mais ça reste à distance. Les exposer réellement, devant des gens qui ne s’y attendent pas et dans des circonstances incongrues, c’est une violence qui peut déclencher une légitime riposte. Une bonne grosse tarte dans la gueule, par exemple, aurait rappelé à Scout Willis que la rue n’est pas une piscine privée des hauteurs de Hollywood, ni le studio d’un photographe cocaïnomane ami de papa et maman, ni une aire de jeu pour connasses en mal de pub. Ça aurait pu lui faire comprendre qu’un jour ou l’autre, le straggler doit sortir de la jungle.