vendredi 28 juillet 2017

Bouvines : la Nation française a plus de 800 ans !

La IIIe République qui inventa l'enseignement public, et les programmes qui vont avec, voulut la faire connaître et reconnaître par tous les petits Français comme l'acte de naissance de leur nation. Depuis cette vision, jugée trop simpliste et trop chargée de propagande patriotique, a été remise en question, mais il faut souligner que même des historiens récents, peu suspects de sympathie pour "l'histoire-bataille", tels Georges Duby ou Philippe Condamine, ont eux aussi souligné l'importance de l'événement Bouvines - ou peut-être faut-il dire de toute l'année 1214. En ce début du XIIIe siècle, en effet, la France naît sous ses trois aspects : l'aspect géopolitique, l'aspect patriotique et l'aspect institutionnel.

UN ROYAUME DE FRANCE BIEN MODESTE
Au début du règne de Philippe II, qu'on ne surnomme pas encore "Auguste", en 1180, le tiers oriental du pays actuel n'est pas encore rattaché et le domaine royal, qui dépend directement du souverain, n'occupe qu'une surface très restreinte dans le Bassin parisien. La majeure partie du territoire est constituée de fiefs dont les seigneurs obéissent plus ou moins fidèlement au roi, auquel ils prêtent pourtant hommage. Ainsi, dans l'Ouest, le roi d'Angleterre a hérité de nombreuses terres des Plantagenêts et d'Aliénor d'Aquitaine. Le roi d'Angleterre doit donc hommage au roi de France, mais est en pratique plus puissant que lui.
     Pour détruire cet "empire anglo-angevin", Philippe joue d'abord des disputes entre Henri et ses fils, notamment Richard dit "Cœur de Lion". Mais en 1199, lors d'un siège contre un vassal récalcitrant du Limousin, Richard est atteint d'un trait d'arbalète et meurt de la gangrène.Son frère Jean lui succède, beaucoup moins "preux" dans tous les sens du terme, c'est-à-dire moins exemplaire des vertus de l'idéal chevaleresque : courage et vaillance au combat, loyauté, fidélité à sa parole... Jean enlève la fiancée de l'un de ses vassaux du Poitou, qui se tourne logiquement vers leur commun suzerain. L'occasion est trop belle : en 1202, une cour féodale prononce la saisie des fiefs que Jean tient du roi de France. Une guerre de positions s'engage, ponctuée de sièges (prise de Château-Gaillard en 1204, qui ouvre la Normandie au roi de France) et de trêves.

PRÉPARATIFS
En 1214, l'horizon paraît s'éclaircir pour Jean : l'année précédente, la victoire navale de Damme lui a permis de détruire la flotte française qui se préparait à porter éventuellement la guerre en Angleterre. Surtout, il réussit à formaliser l'alliance avec d'autres mécontents de la montée en puissance française : le comte de Flandre, dont Philippe est aussi le suzerain, et l'empereur Othon IV, dont l'élection est cependant contestée : elle n'est reconnue ni par le Pape (Othon a été excommunié en 1210) ni par le roi de France, qui soutient contre lui Philippe de Souabe, puis son fils Frédéric.
     Nous voilà dans une situation qui anticipe magnifiquement le dilemme stratégique auquel la France sera confrontée durant toute son histoire, jusqu'au XXe siècle inclus : menacée d'être prise en tenaille par une force débarquée sur un point imprévisible de son immense littoral (à l'échelle des moyens de l'époque) et une force terrestre qui l'envahit par l'est ou le nord, voies d'invasion plus praticables que les frontières montagneuses du sud.
     Heureusement pour Philippe, les communications ne sont pas fameuses au XIIIe siècle et le roi d'Angleterre, pressé d'en découdre, débarque à La Rochelle en février et avance vers le nord sans savoir que les coalisés ne sont pas prêts. Il se retrouve donc face à l'ost royal tout entier et retraite précipitamment jusqu'à Bordeaux pour éviter la bataille. Inquiet des menaces qui se précisent au nord, Philippe doit retourner sur ses pas et diviser ses forces, laissant une partie de son armée garder la Loire sous les ordres de son fils, Louis. Pour étoffer la sienne, il fait appel aux milices bourgeoises des villes du Nord du Royaume (Noyon, Beauvais, Amiens), qui n'ont guère l'habitude de combattre en rase campagne.

UNE DOUBLE CONFRONTATION
L'été 1214 ressemble ainsi à une mobilisation générale, confirmée par le geste du roi qui va chercher l'oriflamme de l'abbaye de Saint-Denis, baptisé "Montjoie", ce qui explique le cri de ralliement de l'armée ; ce grand rectangle d'étoffe rouge fait ainsi figure d'emblème "national", aux côtés de l'étendard royal, bleu semé de fleurs de lys.
     C'est ce qui poussa les historiens du XIXe siècle, inspirateurs du programme de l'école de Jules Ferry, comme Ernest Lavisse, à voir dans Bouvines l'acte de naissance du sentiment national français, s'appuyant sur l'une des sources principales qui nous décrit la bataille : La Philippide de Guillaume Le Breton, contemporain de l'événement, qui émaille son récit de nombreuses références à des sentiments, une opinion, des traits de caractère qu'il n'hésite pas à qualifier de "français" et qu'il oppose à ceux des autres participants. Reflet d'une pensée savante, cette tournure d'esprit témoigne aussi du sentiment d'un destin commun, que les manifestations populaires qui suivront la bataille confirmeront, même si ces manifestants étaient moins capables d'intellectualiser les relations complexes entre l'attachement à une personne (le roi), à une institution (la monarchie) et enfin à une communauté culturelle transcendant les cadres encore étriqués de la vie quotidienne.
     Il ne faudrait pas oublier cependant que Bouvines n'est que le deuxième acte de la confrontation décisive. Quelques jours auparavant, l'armée de Jean sans Terre, ayant repris sa marche vers le nord et franchi la Loire, est surprise par le prince Louis alors qu'elle assiège la forteresse de la Roche-aux-Moines, le 2 juillet. Les chroniques accusent Jean de paniquer, son armée se débande et le roi retourne en hâte à ses vaisseaux.
     C'est peut-être la nouvelle de ce triomphe qui pousse Philippe à prendre une attitude plus offensive face aux coalisés du Nord : l'empereur Othon, Ferrand comte de Flandre mais aussi Renaud de Dammarin, comte de Boulogne, qui trahit lui aussi son suzerain. La réunion de ces trois forces constitue cependant un adversaire redoutable, supérieur en nombre (mais pas forcément de beaucoup) aux quelques 10 000 combattants de Philippe qui refuse dans un premier temps le combat.

CHEVALIERS ET MILICIENS AU COMBAT
Ses ennemis se sentent en revanche suffisamment forts pour brusquer les événements et avancent sur l'armée française, prêts pour la bataille, bien qu'on soit un dimanche, ce dont les chroniques françaises ne manqueront pas de tirer parti pour souligner leur caractère impie - qu'attendre d'autre d'ailleurs, d'un empereur excommunié ? Lorsqu'il s'en rend compte, Philippe prend en toute hâte ses dispositions : il laisse le corps d'élite des sergents massiers, une des rares unités "professionnelles" de son armée, garder le pont sur la Marcq, seule voie d'évasion, et déploie ses contingents en trois blocs, selon l'usage ; il est assisté par le connétable Mathieu de Montmorency et par son frère Guérin, un ancien hospitalier, qui tient le rôle de chef d'état-major. Il se place lui-même au centre, avec les milices urbaines et l'oriflamme, qui est confié à un chevalier et non aux miliciens, comme le voudraient les images d’Épinal de l'école républicaine.
     Les historiens républicains ont en effet voulu voir dans ces soldats improvisés un facteur essentiel de la victoire. Ce fut loin d'être le cas : confrontées à l'infanterie impériale beaucoup plus organisée et aguerrie, les milices furent enfoncées et le roi Philippe fut un instant en grand danger d'être pris, ou même tué par des fantassins un peu frustes, ignorant la valeur de leur proie. L'intervention des chevaliers de la "Maison" royale le dégagea et ce fut la supériorité de la chevalerie française, triomphant sur l'aile droite avant de se rabattre au centre, qui décida bel et bien de la journée. On notera d'ailleurs que les chroniques décrivent la bataille comme un corps à corps, sans échange notable de flèches ou de carreaux d'arbalète - cette arme à l'usage théoriquement interdit entre chrétiens depuis 1139.
     C'est ainsi un autre "modèle stratégique" typique de la France de l'époque qui émerge à Bouvines : celui d'une armée dont la chevalerie est de loin l'atout décisif, ce qui se confirma pendant au moins un siècle, lors d'autres épisodes du grand affrontement avec l'Angleterre, comme les victoires de Louis IX (Saintes et Taillebourg). La première défaite sanglante des chevaliers français eut lieu en 1302 face aux milices flamandes à la bataille de Courtrai (dite des "éperons d'or" en référence aux trophées pris aux nombreuses victimes). Puis les premiers affrontements de la guerre de Cent Ans (Crécy en 1346, Poitiers en 1356) remettront en cause l'hégémonie de la chevalerie française, autant par la neutralisation de son choc par la puissance de feu des archers anglais que par l'arrogance et l'excès de confiance que cette aristocratie militaire avait fini par tirer de sa domination incontestée. Même si l'armée française intégra ensuite les composantes plus modernes (infanterie et surtout artillerie, qui devint une arme d'élite décisive, de la fin de la guerre de Cent Ans aux campagnes napoléoniennes), la tradition de la cavalerie intrépide - la furia francese des guerres d'Italie - demeura, comme en témoigna le duc de Wellington au lendemain de Waterloo : "Messieurs, la cavalerie française est la meilleure du monde, j'en sais quelque chose".
     La victoire française en ce chaud dimanche de juillet fut donc totale : l'empereur s'enfuit du champ de bataille, perdant la bannière impériale, et fut déposé en 1215 ; le comte de Flandre et Renaud de Dammarin furent capturés et restèrent prisonniers plus de 10 ans. La France était désormais la puissance dominante en Europe occidentale. Elle pouvait même tenter d'envahir l'Angleterre, ce que fit le fils aîné de Philippe, Louis, en 121-1217 - autre événement bien oublié de nos jours, qui est pourtant le dernier débarquement bien réussi historiquement en Angleterre à l'exception de celui, beaucoup plus modeste, de Guillaume d'Orange en 1688.

NAISSANCE D'UNE (GRANDE) PUISSANCE
Jean sans Terre suite à sa défaite sur le continent, était confronté à une révolte des barons ; pour la désamorcer et faire l'unité du royaume, autour de lui, il dut reconnaître les libertés des "corps intermédiaires" (barons et villes, principalement) en signant en 1215 la "Magna Carta" (Grande Charte), première forme d'une codification de la séparation des pouvoirs, donc première étape vers la monarchie constitutionnelle anglaise. Parallèlement à l'affirmation d'un sentiment national français, la réaction anglaise évoque  aussi la naissance d'un nationalisme : Jean étant mort en 1216, les barons firent allégeance au jeune Henri III, âgé de 9 ans, plutôt que d'accepter Louis de France comme souverain.
     La victoire remportée à Lincoln par Guillaume le Maréchal en mai 1217 sur l'armée française, et la victoire navale des Cinq-Îles en août, sauvèrent la monarchie des Plantagenêts, sans remettre en cause les acquis de Bouvines. L'année 1214 fut d'ailleurs marquée par un autre événement fondateur : la naissance de Louis, petit-fils de Philippe et futur Saint Louis. Le "miracle capétien", à savoir la succession des rois de père en fils sans interruption depuis Hugues Capet, en 987, pouvait ainsi se poursuivre, renforçant la légitimité de la dynastie. D'ailleurs, après le court règne de son père Louis VIII (1218-1223), le premier Capétien qui ne fut pas sacré du vivant de son père, Louis IX fut reconnu roi sans difficulté malgré sa minorité qui nécessita la première régence de la monarchie capétienne ; le "miracle" dura encore un siècle, jusqu'à la mort du dernier fils de Philippe le Bel en 1322.

Pierre Royer pour Conflits n°2