vendredi 9 juin 2017

De la mondialisation heureuse à l'hybris


     A l'euphorie intérieure provoquée par l'envol des plus-values répondit à l'extérieur le triomphe de l'Hyperpuissance. On se souvient de ce moment (1992) où Francis Fukuyama put se croire autorisé à proclamer "la fin de l'Histoire" avec la victoire définitive, à l'échelle mondiale, du "marché" et de la "démocratie". Que pouvait-il désormais arriver d'autre ? Après la guerre du Golfe qui, selon George Bush père, "avait enterré pour toujours le syndrome du Vietnam dans les sables de l'Arabie" et où la "politique arabe" de la France, enrôlée sous la bannière américaine, fit définitivement naufrage, après l'effondrement de l'Union soviétique et enfin la signature, en 1994, des accords de Marrakech créant l'OMC, le triomphe de l'Hyperpuissance et du capitalisme anglo-saxon paraissait sans rivage. Le traité de Maastricht marquait pareillement, en Europe, la victoire conjointe du marché et d'une démocratie dite "post-national", c'est-à-dire virtuelle.
     Dans la "globalisation financière", les grands fonds d'investissement mettaient en musique la valorisation du capital selon les secteurs et les contrées. De plus en plus, ils régentaient les grands choix de société. Comme on dit en langage marxiste, ils gouvernaient la "reproduction sociale". La globalisation s'appuyait sur une économie dominante et sur une monnaie mondiale. Derrière le marché mondial, il y avait la puissance des États-Unis. Elle gageait le modèle néo-libéral comme le géant Atlas portant le ciel sur ses épaules. Peu importait que, avec le capitalisme financier mondialisé, le centre de gravité du monde passât de l'Atlantique au Pacifique : entre les deux, il y avait toujours les États-Unis. Le marché a toujours été un mode de gestion contrôlé, en dernier ressort, par la puissance politique dominante. Sa neutralité supposée est évidemment un leurre. Sauf si l'imperium vient à vaciller... Nous n'en étions pas là. 
     Dans le même temps, la Russie était livrée aux thérapies de choc libérales à l'instigation des émules de Milton Friedman.
     La voie était, de fait, ouverte à l'hubris, à la démesure, seul véritable péché aux yeux des Grecs anciens. Les dernières réglementations issues du New Deal volèrent en éclats : ainsi le "Glass Steagall Act", qui obligeait à dissocier banques d'affaires et banques de dépôt et qu'abrogea, en 1996, Robert Dubin, le secrétaire d’État au Trésor de Bill Clinton. De même, les États-Unis définirent des normes comptables et prudentielles ajustées à la valeur du marché, c'est-à-dire naturellement procycliques : ça marche avec l'expansion (les valeurs montent), mais pas en temps de crise (elles s'effondrent)...
     L'avènement du capitalisme financier avait fait émerger un "système d'avidité" (Joseph Stiglitz). La libéralisation des marchés, justifiée par l'abaissement théorique des coûts, débouchait, tout au contraire, sur l'explosion des bonus et des inégalités. Le marché financier, curieusement, finançait les actionnaires et non l'inverse, grâce notamment aux rachats d'actions : ainsi, depuis le début des années quatre-vingt dix, l'émission nette d'actions aux États-Unis était devenue négative !
     La rémunération qu'exige le capital pour s'investir "à risque" atteint, avant 2007, des niveaux faramineux : 15% est alors le chiffre le plus couramment cité. Dans le capitalisme financier mondialisé, ce paramètre s'impose comme une exigence sans frontière. Tel est le rendement que les managers doivent tirer des fonds propres qui leur sont confiés : s'ils "percent" vers le bas ce plancher, les "marchés" se détournent d'eux. Bien entendu, les "managers" sont plus que correctement rémunérés : leurs salaires astronomiques, quand on y ajoute les bonus et les parachutes dorés, les assimilent complètement à la caste financière. L'éventail des salaires s'élargit. Le mot "salaire" cesse de recouvrir des réalités homogènes. Si la part des salaires dans la valeur ajoutée régresse fortement jusqu'au début des années quatre-vingt dix, ce mouvement se double, depuis lors, d'un creusement des inégalités salariales. Chacun veut sa part des profits qui explosent et de la croissance globale qui bondit, même si, à y regarder de près, elle est bien inégalement répartie selon les régions du monde. C'est la grande illusion. Des fortunes colossales s'édifient. 
     Les sociaux-libéraux eux-mêmes, malgré leurs déconvenues électorales (en France : 1993, 2002, 2007), sont éblouis par le même mirage que les chantres de la mondialisation heureuse. Une sorte de compagnonnage discret s'établit avec les élites financières. 

Jean-Pierre Chevènement, La France est-elle finie ?