jeudi 29 juin 2017

Comment les baby-boomers sont devenus les piliers du vote Macron


Quels électeurs ont été moteurs dans la rupture politique en faveur d’Emmanuel Macron ?[1] En termes de catégorie sociale la réponse est sans ambiguïté : les catégories supérieures, les CSP +, les hauts diplômés, les chefs d’entreprises et les indépendants. En termes d’âge, même si elle mérite d’être nuancée, comme nous le verrons, la réponse est : les personnes âgées et les retraités, en mots plus fleuris les baby-boomers. 

Dans ces résultats règne en maître l’abstention – amorcée dès le second tour des présidentielles, nettement amplifiée lors des législatives –, celle des jeunes et des couches populaires souvent aussi électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen au premier tour des présidentielles. Bénéficiant d’une dynamique favorable, les soutiens du leader de la République en marche continuant de voter à chaque scrutin alors que ceux des autres candidats inclinaient à déserter le champ de bataille électorale, des 24% des voix obtenues au premier tour des présidentielles Emmanuel Macron a fait de l’or politique : une élection avec 66% des voix exprimées au second tour et une majorité politique conséquente au Parlement. 

Le taux de participation globale a été de 80% pour le premier tour des présidentielles, de 75% pour le second tour et de 50% pour le premier tour des législatives. Pour les moins de 35 ans, ce taux de participation a été respectivement de 71%, 66%, 31% ; et pour les 18-24 ans, de 68%, 67%, 27%. Selon des études antérieures, il existe en moyenne un différentiel de 10% entre la participation générale et celle des primo-votants : si cet étiage a été à peu près respecté pour les présidentielles de 2017, il a littéralement explosé lors des législatives. En retour, l’assiduité aux urnes des plus âgés a été remarquable. Pour les 65 ans et plus, le taux de participation s’établit à 83% le 23 avril, à 78% le 7 mai, et à 69% le 11 juin. Le vote intermittent des jeunes est une constante des cycles électoraux présidentielle-législatives, mais ce phénomène s’est encore aggravé cette année. 

Un tango électoral en trois temps 
Qui a voté pour Emmanuel Macron ? 
Au premier tour des présidentielles, où il a reçu, rappelons-le, 24% des votes, ceux-ci étaient assez bien équilibrés entre catégories d’âge si l’on prend les grosses masses : 23% des moins de 35 ans, 24% des 35-64 ans, 26% des 65 ans et plus. De ce fait, les 65 ans et plus représentaient le quart de son électorat mais 45% de celui de Fillon qui ne totalisait que 22% des moins de 35 ans. Ces données tempèrent l’idée d’un « Macron candidat des vieux ». Ainsi l’âge paraît-il un facteur beaucoup moins discriminant que l’appartenance aux catégories supérieures (37% d’entre eux votent pour lui) ou le niveau de diplôme (35% des diplômés du second ou troisième cycle votent pour lui), ou même l’appartenance au statut d’indépendant (37%). 

Pourtant, lorsque l’on affine les catégories d’âge on remarque que chez les 18-24 ans, le vote en faveur de Mélenchon (19% des voix en moyenne) est surreprésenté (29%), celui en faveur de Marine Le Pen identique à celui de son score national (21%) et celui pour Emmanuel Macron à peine sous-représenté (23%). Enfin, chez les 65 ans et plus, le vote Mélenchon s’étiole (12%) ainsi que le vote Marine Le Pen (14%). Cette désaffection des électeurs âgés pour les partis extrêmes a affaibli les scores globaux de leurs candidats, faisant mécaniquement remonter vers le sommet la position du leader de la REM. C’est par ce comportement, en creux, que l’on peut désigner Emmanuel Macron comme le candidat préféré des baby boomers. 

Au second tour des présidentielles où Emmanuel Macron a globalement obtenu 66% des suffrages, les moins de 35 ans ont voté sensiblement comme la moyenne (64%) ; les 65 ans et plus ont confirmé leur adhésion (76%). Et c’est chez les 25-34 ans et les 35-49 ans que l’on observe une décote (61% et 58%). 

Enfin, au premier tour des législatives, le taux en faveur d’Emmanuel Macron a augmenté avec les tranches d’âge, mais de façon peu significative. En revanche, compte tenu du taux d’abstention particulièrement élevé des moins de 35 ans et de l’assiduité électorale des plus âgés, les 65 ans et plus représentent 36% du vote en faveur des candidats de la REM – mais aussi 56% des électeurs de LR et 45% pour les électeurs du PS – et par contraste, seulement 17% des électeurs de la France insoumise et 24% des électeurs du Front national. 

Finalement, le quasi plébiscite en faveur d’Emmanuel Macron s’est construit progressivement, selon un tango électoral à trois temps dans lequel on observe la désaffection progressive des jeunes, notamment ceux d’origine populaire, et le soutien indéfectible des plus de 65 ans. 

Désertion électorale des jeunes et fièvre macronite des baby-boomers 
La propension à l’abstention des jeunes électeurs est un fait documenté depuis longtemps, mais son intensification récente pose une énigme : quelle signification attribuer à cette désertion grandissante ? Une question parallèle tout aussi brûlante surgit : pourquoi les baby-boomers ont-ils été séduits par le renouvellement politique proposé par Emmanuel Macron ? À ce stade on en est réduit aux conjectures. 

Tout d’abord, ne noircissons pas le tableau à l’excès : les jeunes ont été malgré tout une majorité à se prononcer en faveur d’Emmanuel Macron au second tour de la Présidentielle (64% des moins de 35 ans et 67% des 18-24 ans). Mais il est vrai qu’au premier tour les plus jeunes électeurs ont penché assez nettement vers les deux extrêmes de l’échiquier politique, Marine le Pen et Jean-Luc Mélenchon. 

Ce ne sont évidemment pas les mêmes jeunes qui ont choisi l’extrême-droite et le vote mélenchoniste. Les premiers sont les enfants des électeurs populaires de la France qui votent pour le FN. Ils sont issus des mêmes milieux sociaux et vivent dans les mêmes zones du territoire : des zones industrielles en déclin ou des zones rurales où prédomine un sentiment de délaissement et de rejet des élites. 

On ne dispose pas encore d’une sociologie électorale précise des jeunes électeurs de la France insoumise mais ce vote est manifestement composite. La France insoumise a fait par exemple de très bons scores en Seine-Saint-Denis où elle obtient six députés dans un département pauvre où vit une proportion importante de jeunes d’origine immigrée. Mais elle réalise aussi de très bons scores à Paris où elle était présente dans six circonscriptions au second tour des législatives et où elle remporte la 17e circonscription (18e et 19e arrondissements) et n’est pas loin de le faire dans deux autres (la 6e regroupant des parties du 1e et du 20e arrondissement et la 16e du 19e arrondissement). Il s’agit certes de l’Est parisien, plus populaire, mais où vivent également d’importants contingents de classes moyennes et de « bobos ». Une partie de la jeunesse de ces milieux sociaux est politiquement radicalisée, on l’avait déjà vu lors de l’opposition à la loi El Khomri et durant l’éphémère Nuit debout. On se rappelle que Jean-Luc Mélenchon a « fait un tabac » à Sciences-Po et à HEC, devant un public appelé à servir un système qu’il dénonce et qu’il se propose de détruire ! 

Quels sont les ressorts de cette radicalité traversée de paradoxes ? On peut se tourner vers une interprétation romantique : une jeunesse en quête d’idéal, enthousiasmée par un tribun qui promet l’impossible et fustige les compromissions et les trahisons de la vieille politique. On peut tout autant avancer une interprétation cynique : cette jeunesse plutôt favorisée serait en son for intérieur conservatrice, voulant préserver un système qui avantage les insiders – et à terme les futurs insiders – ceux-là même que la politique de Macron, si elle est menée à terme dans son objectif d’inclusion sociale, pourrait fragiliser. 

A contrario, les parents de ces jeunes des classes moyennes ont succombé au charme du macronisme. Peut-être ont-ils simplement une plus longue mémoire politique et ont-ils été séduits par l’idée de marier le meilleur des programmes de la droite et de la gauche, se souvenant que lorsque ceux-ci ont été appliqués dans leur pureté idéologique, ils ont finalement échoué. Par delà les illusions perdues sur le bipartisme, les sexagénaires ont vécu la chute du mur de Berlin et ne sont pas prêts à se laisser galvaniser par le projet de Mélenchon du socialisme dans un seul pays. 

On peut aussi s’interroger sur la résonance positive pour ces catégories d’âge du schéma libéral-libertaire esquissé par le macronisme : l’extension des droits et de la liberté de l’individu n’a-t-elle pas été en effet une matrice essentielle des mouvements des années 60-70 ? Que Daniel Cohn-Bendit figure au premier rang des aficionados d’Emmanuel Macron, est, de ce point de vue, éloquent.