jeudi 18 mai 2017

Renverser, de proche en proche, tous les obstacles


Comme on sait, les rues débordent d'incivilités. Entre ce qu'elles sont réellement et ce qu'elles devraient être, il y a la force centripète de toute police, qui s'évertue à ramener l'ordre; et en face, il y a nous, c'est-à-dire le mouvement inverse, centrifuge. Nous ne pouvons que nous réjouir, partout où ils surgissent, de l'emportement et du désordre. Rien d'étonnant à ce que ces fêtes nationales qui ne fêtent plus rien tournent systématiquement mal, désormais. Rutilant ou déglingué, le mobilier urbain - mais où commence-t-il ? où finit-il ? - matérialise notre commune dépossession. Persévérant dans son néant, il ne demande qu'à y retourner pour de bon. Contemplons ce qui nous entoure : tout cela attend son heure, la métropole prend d'un coup des airs de nostalgie, comme seuls en ont les champs de ruines.
     Qu'elles deviennent méthodiques, qu'elles se systématisent, et les incivilités confluent dans une guérilla diffuse, efficace, qui nous rend à notre ingouvernabilité, à notre indiscipline primordiales. Il est troublant qu'au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l'indiscipline. En fait, on n'aurait jamais dû délier rage et politique. Sans la première, la seconde se perd en discours ; et sans la seconde, la première s'épuise en hurlements. Ce n'est jamais sans coups de semonce que des mot comme "enragés" ou "exaltés" refont surface en politique.

Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l'action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu'un obstacle renversé mais non submergé - un espace libéré mais non habité - est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable. 
     Inutile de s'appesantir sur les trois types de sabotage ouvrier : ralentir le travail, du "va-y mollo" à la grève du zèle ; casser les machines, ou en entraver la marche ; ébruiter les secrets de l'entreprise. Élargis aux dimensions de l'usine sociale, les principes du sabotage se généralisent de la production à la circulation. L'infrastructure technique de la métropole est vulnérable : ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergie circulent à travers des réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu'il est possible d'attaquer. Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd'hui de reconquérir et réinventer les moyens d'interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? 
     Quant aux obstacles, il est faux de réputer impossible toute destruction. Ce qu'il y a de prométhéen là-dedans tient et se résume à une certaine appropriation du feu, hors tout volontarisme aveugle. En 356 av. J.C., Erostrate brûle le temple d'Artémis, l'une des sept merveilles du monde. En nos temps de décadence achevée, les temples n'ont d'imposant que cette vérité funèbre qu'ils sont déjà des ruines
    Anéantir ce néant n'a rien d'une triste besogne. L'agir y retrouve une nouvelle jeunesse. Tout prend sens, tout s'ordonne soudain, espace, temps, amitié. On y fait flèche de tout bois, on y retrouve l'usage - on n'est que flèche. Dans la misère des temps, "tout niquer" fait peut-être office - non sans raison, il faut bien l'avouer - de dernière séduction collective.

comité invisible, L'insurrection qui vient