jeudi 25 mai 2017

Le travail n'est plus enduré comme une donnée de la condition humaine


L'argent n'est plus nulle part respecté, ni par ceux qui en ont, ni par ceux qui en manquent. Vingt pour cent des jeunes Allemands, lorsqu'on leur demande ce qu'ils veulent faire plus tard, répondent "artiste". Le travail n'est plus enduré comme une donnée de la condition humaine. La comptabilité des entreprises avoue qu'elle ne sait plus où naît la valeur. La mauvaise réputation du marché aurait eu raison de lui depuis une bonne décennie, sans la rage et les vastes moyens de ses apologues. Le progrès est partout devenu, dans le sens commun, synonyme de désastre. Tout fuit dans le monde de l'économie, comme tout fuyait en URSS à l'époque d'Andropov. Qui s'est un peu penché sur les dernières années de l'URSS entendra sans peine dans tous les appels au volontarisme de nos dirigeants, dans toutes les envolées sur un avenir dont on a perdu la trace, toutes ces professions de foi dans "la réforme" de tout et n'importe quoi, les premiers craquements dans la structure du Mur. L'effondrement du bloc socialiste n'aura pas consacré le triomphe du capitalisme, mais seulement attesté la faillite de l'une de ses formes. D'ailleurs, la mise à mort de l'URSS n'a pas été le fait d'un peuple en révolte, mais d'une nomenklatura en reconversion. En proclamant la fin du socialisme, une fraction de la classe dirigeante s'est d'abord affranchie de tous les devoirs anachroniques qui la liaient au peuple. Elle a pris le contrôle privé de ce qu'elle contrôlait déjà, mais au nom de tous. "Puisqu'ils font semblant de nous payer, faisons semblant de travailler", disait-on dans les usines. "Qu'à cela ne tienne, cessons de faire semblant !", a répondu l'oligarchie. Aux uns, les matières premières, les infrastructures industrielles, le complexe militaro-industriel, les banques, les boîtes de nuit aux autres, la misère ou l'émigration. Comme on n'y croyait plus en URSS sous Andropov, on n'y croit plus aujourd'hui en France dans les salles de réunion, dans les ateliers, dans les bureaux. "Qu'à cela ne tienne !", répondent patrons et gouvernants, qui ne prennent même plus la peine d'adoucir "les dures lois de l'économie", déménagent une usine dans la nuit pour annoncer au personnel sa fermeture au petit matin et n'hésitent plus à envoyer le GIGN pour faire cesser une grève - comme cela s'est fait dans celle de la SNCM ou lors de l'occupation, en 2006, d'un centre de tri à Rennes. Toute l'activité meurtrière du pouvoir consiste à gérer cette ruine d'un côté, et de l'autre à poser les bases d'une "nouvelle économie". 

comité invisible, L'insurrection qui vient