vendredi 19 mai 2017

Entretien : Les réflexions sur la violence de Thibault Isabel

Thibault ISABEL est né en 1978, à Roubaix. Docteur en esthétique, il s’est d’abord spécialisé dans la psychologie de l’art, avant de se consacrer à la philosophie générale, l’histoire des mentalités et l’anthropologie culturelle. Il est rédacteur en chef de Krisis et auteur du livre Pierre-Joseph Proudhon. L’Anarchie sans le désordre ( Cet entretien date du numéro 46 de la revue Rébellion de 2011) 

R/ Dans votre nouveau livre, « Le paradoxe de la civilisation », vous essayez de montrer que le problème de la fondation de l’Etat est lié à la violence qui, selon vous, anime l’homme de toute éternité. L’homme tente de se civiliser pour mettre un terme aux conflits permanents qui l’opposent à ses semblables. Pourtant, on a le sentiment en vous lisant que le développement de la civilisation est très loin de résoudre toutes les tensions qui agitent l’humanité, et que l’état de nature n’est pas nécessairement pire que le monde civilisé… 
La question, au fond, est en effet de savoir pourquoi les hommes ne restent pas éternellement à l’état de nature, vivant dans une sorte d’innocence sauvage, animés par une douce insouciance. Ma réponse est que l’homme, s’il restait à l’état de nature, ne pourrait pas même survivre. Vivre en société n’est pas un choix : c’est une réalité plus ou moins indépassable. Notre espèce est naturellement faite pour se civiliser, car, au contraire de bien d’autres animaux, notre bagage individuel de prédateur est beaucoup trop limité pour nous permettre d’exister par nous-mêmes. Nous avons sans cesse besoin de nous associer avec des semblables, afin que tous les individus qui composent notre communauté se soutiennent mutuellement et s’assurent une protection réciproque ; mais, plus encore, faute d’instincts suffisamment nombreux pour nous dicter spontanément notre conduite vis-à-vis des autres, nous avons besoin d’établir des règles de vie collective pour permettre à notre groupe d’évoluer au mieux, c’est-à-dire dans la concorde et l’harmonie. Nous sommes bel et bien des animaux politiques, dans le plein sens du terme, puisque nous ne pouvons assurer notre subsistance qu’en nous intégrant dans le cadre plus large d’une association de personnes, d’une cité. 

A vrai dire, pourtant, rien n’est moins simple que d’établir un groupe soudé et pacifié. L’homme s’associe à des semblables pour mieux pouvoir résister à la violence du monde extérieur, mais, lorsqu’il est rattaché à un groupe, il doit encore souvent se défendre contre ses voisins eux-mêmes, en raison des luttes intestines qui les opposent entre eux – et que nul ne parvient en général à résorber. A une violence externe (la violence naturelle), la vie en société ne fait donc souvent que substituer une violence interne (la violence économique et sociale). 

Le processus civilisateur n’est au final rien d’autre que la tentative perpétuellement renouvelée des hommes pour structurer leur caractère et leur conduite, de manière à ce que des règles de vie justes soient instituées, puis internalisées par chacun. La tension collective vers la justice n’a de sens, en fait, que parce qu’elle doit garantir la viabilité et la pérennité du groupe : si une trop grande injustice s’installe, la vie sociale n’est plus possible, et l’assemblée des hommes implose pour retourner au chaos. Il faut par conséquent que tout le monde accepte de renoncer à une partie de ses désirs, à court terme, dans l’espoir d’en tirer un plus grand bénéfice à long terme et de faire valoir ainsi la stabilité de l’ensemble. Mais le désir égoïste et rapace ne disparaît pas pour autant, et certain espère profiter de la stabilité de l’ensemble, grâce aux sacrifices consentis par les autres, sans avoir à se sacrifier soi-même. La société se trouve alors contrainte de mettre en place des instances répressives chargées de contraindre les comportements dans des limites acceptables : et c’est à ce moment que naît l’Etat. Toute l’histoire humaine est structurée par cette ambivalence, depuis ses origines. D’un côté, les individus sont égoïstes et veulent s’approprier pour eux la part la plus belle du gâteau ; mais, de l’autre, ils se sentent dépendants de leurs congénères, les aiment et ne veulent pas se les aliéner. Le processus de civilisation est donc fragile, en ce qu’il doit parvenir à établir l’harmonie sur la base d’une nature chaotique et violente. 

R/ L’Etat se développerait en somme pour essayer de contraindre les penchants les plus égoïstes des individus, dans le but de favoriser l’harmonie sociale… 
Comme je viens de le dire, le problème demeure qu’il n’est pas aisé de ménager simultanément des tendances aussi antinomiques que l’égoïsme individuel et l’amour des autres. D’abord, l’Etat a souvent été monopolisé dans l’histoire par des individus, des groupes ou des intérêts abstraits qui faisaient passer leur propre avantage avant le bien commun ; en un sens, aucune politie, à des degrés divers, ne peut même jamais échapper à cet écueil. Tout établissement d’un pouvoir, quel qu’il soit, porte au moins le risque d’une éventuelle dérive autocratique, oligarchique ou démagogique. Mais la difficulté ne s’arrête pas là. Soit l’Etat impose un carcan restrictif et régule de manière satisfaisante les actions des individus – mais, dans ce cas, il brime une part de leur liberté et de leur énergie – ; soit il relâche la pression sur eux – mais, dans ce cas, il court le risque de les plonger à nouveau dans le désordre, l’anarchie et le « laissez-faire ». En fait, à titre personnel, je ne pense pas qu’il soit bon de broyer la part d’ambition, voire même d’individualisme, qui compose la nature de l’homme. Cette ambition et cet individualisme ne doivent pas se transformer en égoïsme, bien sûr, et doivent plutôt se combiner avec un sens affirmé du bien commun ; mais, sans eux, nous n’aurions en tout cas aucun esprit d’initiative, aucune créativité, aucun goût véritable pour la vie. Or, le drame de l’Etat est que, plus il s’étend pour contraindre l’égoïsme, plus il brime aussi notre énergie vitale dans ce qu’elle a de plus noble… D’où le malaise dans la civilisation dénoncé par Freud, non parce que notre civilisation serait malade, mais parce que toute civilisation industrielle et étatisée, quelle qu’elle soit, porte en elle une frustration névrotique du désir et un frein aux libertés, si bien qu’il faut craindre que le développement des sociétés avancées aille toujours de pair avec un renoncement au bonheur, comme l’affirmait le père de la psychanalyse. 

R/ Vous montrez dans votre livre que le développement de l’Etat, au cours de notre histoire, s’est accompagné d’une répression sociale grandissante dans de nombreux domaines : sexualité, violence, relations personnelles, etc. Pouvez-vous nous en dire plus ? 
C’était la thèse de Norbert Elias : depuis le XVIe siècle, en Occident, les populations régulent leur comportement d’une façon de plus en plus drastique, comme en témoigne la rigidification spectaculaire des bonnes manières au fil des siècles. 

Au Moyen Age, par exemple, les rapports sociaux entre individus de la noblesse étaient régis par le code de la « courtoisie ». Or, quand on examine dans le détail le degré de répression imposé par ces règles, on réalise combien elles étaient alors laxistes. Les manuels qui réglementaient les manières de table prescrivaient par exemple de ne pas se servir de la même cuillère que son voisin, de ne pas remettre à sa place une tranche de pain qu’on avait mordue ou l’os qu’on avait rongé, de ne pas cracher au milieu des convives, de ne pas nettoyer ses dents avec la nappe ou encore de ne pas violenter les domestiques devant ses hôtes ! Comble de l’impudence, nous disait-on, certaines personnes, lors des dîners, se mouchaient dans la main qui leur servait à prendre les mets dans le plat commun ! Il est bien évident à notre époque que de telles recommandations n’auraient plus de raison d’être ; jamais un manuel de savoir-vivre ne prendrait encore la peine de proscrire des comportements aussi rustres à nos yeux. Si les manuels de l’ère chevaleresque accordaient autant d’importance à ces prescriptions, c’est bien que, dans les faits – du moins doit-on le supposer –, elles étaient rarement suivies. A la Renaissance, les manières se rigidifient un peu, même si la plupart des usages médiévaux se maintiennent, comme on le voit dans les manuels qu’Erasme ou Calviac ont consacrés à la « civilité » (le terme a fini par remplacer celui de « courtoisie » ; il sera symptomatiquement à l’origine du terme dérivé de « civilisation »). La serviette se répand et le mouchoir fait son apparition ; mais on ne tient pas encore pour obligatoire de les utiliser. C’est en fait surtout au cours des siècles ultérieurs que le processus se développe, notamment à partir de Louis XIV, c’est-à-dire au moment même où se constituent un pouvoir monarchique absolu et un Etat centralisé. Les mœurs entrent peu à peu dans une phase de restriction intense. Ce passage est à son tour symbolisé, au XVIIIe siècle, par l’irruption d’un nouveau terme, en remplacement de la désuète « civilité » : c’est l’essor de la « politesse », à laquelle on se réfère toujours désormais. 

Cette rigidification des mœurs a accompagné selon Elias la mise en place d’un monopole étatique de la violence : avec la centralisation du pouvoir et l’établissement d’une police efficace, les individus ont été contraints de renoncer progressivement à toutes les violences ordinaires qui composaient autrefois leur quotidien (insultes, rixes, brigandage et même parfois meurtres). La discipline imposée aux individus dans le domaine du contrôle de la violence s’est alors naturellement étendue à d’autres secteurs, dont le renforcement des codes de politesse n’est qu’un exemple. On verra ainsi la sexualité cantonnée à des sphères de plus en plus restreintes ; le sens aristocratique et populaire de la fierté sera proscrit au profit de la vertu d’humilité ; etc. 

R/ Vous considérez apparemment que la répression des pulsions entraînée par le développement de l’Etat n’est pas une bonne chose, en elle-même. Pouvez-vous développer ce jugement ? 
Malheureusement, la répression accrue de la violence et des passions a en effet un prix : la dévitalisation du caractère. En interdisant le recours à ce qu’il y a de plus énergique et de plus passionné en l’homme, les individus tendent à retourner leurs pulsions agressives contre eux-mêmes, sous la forme de la culpabilité. L’autocontrôle devient alors morbide, au lieu d’être structurant. Tous les aspects de la vie sociale se mettent inévitablement au diapason de cette atmosphère glaciale et généralisée d’inhibition : lorsque croissent les Etats policiers, on voit en général émerger des religions de plus en plus dogmatiques et des morales de plus en plus répressives et puritaines L’homme est comme anesthésié par les contraintes comportementales sclérosantes qu’on lui impose, brimé par le peu d’initiative et de spontanéité qu’on lui laisse. Une morale saine, de mon point de vue, ne devrait jamais être une morale ascétique : elle devrait encadrer le désir et lui donner des buts plus élevés que la satisfaction brutale des sens, mais pas l’inhiber. Je me réjouis du fait que la civilisation permette aux individus de structurer leur caractère, d’acquérir un sens aigu de la discipline et de raffiner leurs mœurs ; mais je regrette en revanche que cet aspect positif du processus s’accompagne en règle générale d’une répression culpabilisatrice du désir et d’une tendance à la mortification des passions. Toute la question est de savoir néanmoins si l’un peut aller sans l’autre, et sous quelles conditions. Freud estimait que c’était impossible… Mais peut-être avait-il tort. 

R/ Vous écrivez à plusieurs reprises que la société contemporaine marque un recul de l’Etat. Est-ce à dire que le processus de civilisation tel qu’on l’a longtemps conçu serait en recul lui aussi ? 
Aujourd’hui, il n’est pas certain du tout que le processus de civilisation aille encore en s’accentuant – du moins dans les pays occidentaux. Car si l’on considère que le degré de civilisation dépend de la capacité des individus à discipliner leur conduite, non seulement du point de vue des bonnes manières, mais aussi et avant tout du point de vue de l’autocontrôle général et de la maîtrise de la violence, on doit constater aussi que la plupart des statistiques semblent indiquer une nette recrudescence des « incivilités » et des comportements violents dans la société. 

Depuis une soixantaine d’années environ, l’Europe et les Etats-Unis assistent en effet à une augmentation forte et durable de la criminalité. Entre l’im­mé­diat après-guerre et la fin du XXe siècle, en France, les vols ont vu leur nombre exploser. En 1950, on en compte presque 200 000, alors qu’ils sont six fois plus nombreux en 1975 (1 200 000). En 1985, on en recense 2 300 000, mais, dans la quinzaine d’années qui suit, jusqu’en 1998, le chiffre augmente de 5000 à peine. On doit donc distinguer deux périodes : une montée rapide de la délinquan­ce avant 1985 et une relative stagnation ensuite. Il serait tentant d’at­tribuer cette évolution à la seule crise économique ou à l’im­mi­gra­tion ; mais, dans ce cas, le vol ne toucherait que les populations les plus défavorisées. Or, la délinquance en col blanc a augmenté au cours des der­nières décennies dans des proportions très équivalentes à la délinquance des banlieues (on passe de 45 000 faits en 1950 à 300 000 en 1997). Point plus préoccupant encore, on constate que les violences gratuites, depuis 1984, augmentent dans des proportions bien supérieures à celles du vol (les atteintes aux personnes étaient alors de 120 000 par an, tandis qu’elles passent à 230 000 en 1998). Cette observation concorde avec une enquête de victimation conduite en 1996 par l’Insee, où l’on voit que le quart des Français les plus défavorisés sont assez fréquemment victimes d’agres­sions de la part de personnes qu’ils connaissent. 

R/ Mais à quoi attribuez-vous ce « recul de la civilisation », que vous définissez comme « l’incapacité de l’individu à discipliner sa conduite et à se contrôler » ? 
On doit certainement l’attribuer à des facteurs multiples, qu’il est impossible d’énumérer de manière exhaustive ici. Mais le principal d’entre eux relève à mon sens de l’hédonisme consumériste (le désir exclusif de jouir), promu par le turbo­capitalisme. Les notions de devoir, de contrainte et d’engagement tendent à être discréditées aujourd’hui au profit d’une jouissance plus libertaire et spontanée. Il en découle par exemple un reflux du militantisme politique et syndical, trop accaparant, ou encore un abandon du religieux. Plus globalement, c’est l’aptitude à l’autocontrôle qui se trouve fragilisée par l’idéal de la transgression des interdits. Par ailleurs, on voit émerger des infléchissements notables dans la relation aux autres : l’intimité se trouve étalée publiquement ou médiatiquement (avec l’engouement pour la « télé-réalité » ou la « presse people »), les comportements de bande se multiplient, l’importance du look et de la mode ne cessent de croître, etc. Ces évolutions sont très significatives, car elles remettent largement en cause le principe moderne de la privatisation des mœurs… 

Le relâchement actuel du comportement répond en fait à une logique sociale parfaitement cohérente, au même titre d’ailleurs que sa co­existence apparemment contradictoire avec des degrés de répression toujours vivaces dans certains domaines (retour en force du puritanisme au XXIe siècle, hygiénisme moralisateur, répression policière de plus en plus brutale, etc.). Cette situation découle de ce que Daniel Bell appelle « les contradictions culturelles du capitalisme avancé ». Depuis l’entrée dans la société de consommation, le capitalisme a compris que, pour stimuler la croissance et le profit, il fallait pousser la masse des citoyens à consommer. Or, pour consommer, il faut dépenser, jouir, sans se soucier du lendemain. On a donc vu se mettre en place, au cours du XXe siècle, une vaste propagande visant à décourager l’épargne (c’est-à-dire l’accu­mu­lation méthodique de biens : tout conserver, ne rien dilapider), et promouvant simultanément l’insouciance, la légèreté et le plaisir (c’est-à-dire le gaspillage illimité des ressources). Mais, en même temps, il fallait maintenir chez les employés une mentalité besogneu­se de producteurs, durs à la tâche et dévoués à la cause de leur entreprise, comme aux temps du capitalisme industriel : une mentalité qui ne soit pas cette fois fondée sur le relâchement et le narcissisme, mais sur l’autocontrôle et la névrose. La situation présente n’est rien d’autre que le nivellement progressif de ces deux tendances. Les cadres dirigeants qui se plaignent aujourd’hui du manque d’enga­gement de leurs jeunes recrues, de leur indocilité, de leur laxisme et de leur absence totale de fidélité à leur employeur planifient pourtant, sans même s’en rendre compte, l’endoctri­nement publicitaire qui contribue progressivement à convertir les nouvelles générations à l’hédonisme. 

R/ Quelle solution préconisez-vous pour éviter l’essor du relâchement des mœurs sans brimer les aspirations vitales des individus ? 
Comment sortir de cette impasse, en effet ? D’un côté, le « progrès » de la civilisation nous confronte à la névrose et au recul des libertés, à l’inhibition de l’énergie, voire au déni de la responsabilité des individus, des communautés et des peuples, à cause du renforcement de la centralisation étatique (qui peut aussi prendre la forme d’une technocratie tentaculaire et bureaucratique à l’échelle continentale) ; mais, d’un autre côté, lorsque la « civilisation » reflue, on voit se développer le narcissisme hédoniste de masses abruties par la consommation et réduites à un état néo-barbare, ainsi que le corollaire inévitable de cet abrutissement : l’essor de la délinquance en baskets (Nike) ou en col blanc (Lacoste)… Notre erreur vient peut-être du fait que l’Occident adhère depuis longtemps à une conception faussée de la civilisation. L’homme est censé renoncer à la violence pour se développer, mais aussi au fond à ses désirs, et même à sa nature dans son ensemble. On lui demande d’être « le plus froid des monstres froids », à l’image de l’Etat centralisé. Il doit se transformer en être de pure raison – en être calculateur, impassible, presque désengagé, et en tout cas franchement désenraciné (c’est-à-dire coupé de tout ce qu’il y a de concret et de relatif, et tourné au contraire vers un universel éthéré). Il s’agit là dans ses grandes lignes de l’idéal républicain moderne, tel qu’il a été redéfini à l’époque du kantisme et du postkantisme. Cet état d’esprit nous plonge désormais devant une fausse alternative : face à la montée des comportements néo-barbares (délinquance, criminalité financière, machisme, désoeuvrement existentiel, laxisme moral, culte aveugle de la jouissance et dénigrement de toute culture), on ne cesse d’en appeler à l’idéal d’un Etat fort, d’un nivellement absolu des différences, d’un désenracinement radical, d’un renoncement aux pulsions, d’une abolition du sexuel, d’un déni des convictions religieuses, etc. 

Or, dans l’Antiquité – mais aussi à l’époque du républicanisme humaniste renaissant, qui devait l’essentiel de son inspiration aux philosophes anciens –, on avait à vrai dire une tout autre conception du problème de la civilisation que nos universalistes des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. D’après les penseurs traditionnels, l’homme n’était pas censé renoncer à ses désirs, pour se civiliser, mais seulement les raffiner ; il n’était pas censé renoncer à ses enracinements, mais comprendre que les différences sont fécondes et se complètent ; et l’homme, de même, ne devait pas renoncer à toute forme de violence, mais sublimer son agressivité à travers une saine ambition mise au service de la cité, ou encore à travers ce que les Romains appelaient de manière évocatrice la disputatio, c’est-à-dire la discussion publique. Confucius, dans ses entretiens, avait cette formule, que l’on pourrait méditer : « L’homme de bien converse dans l’harmonie sans chercher à être identique ; l’homme de peu cherche à être identique sans parvenir à l’harmonie. » Shi Bo, quant à lui, aurait affirmé ceci, d’après le Discours des royaumes : « Féconde est l’harmonie, stérile l’identité. L’harmonie provient d’un mélange de deux choses différentes, ce qui permet de faire prospérer les êtres et les choses. Si l’on met ensemble deux choses identiques, le résultat ne peut être que nul. » 

La concorde est un équilibre des tensions, non une paix vide et sans énergie. Les hommes ne doivent pas se heurter destructivement, tels des sauvages obnubilés par une jouissance immédiate, par un désir rapace d’acquisition ; ils doivent apprendre à vivre ensemble, afin d’en tirer chacun avantage. Mais ce vivre-ensemble serait bien terne s’il brimait toute vie. Sur quelle civilisation pourrait-il d’ailleurs déboucher, s’il enlevait en même temps sa sève à la communauté tout entière ? Une société qui vit se dispute, indéniablement, parce qu’elle est constituée d’une belle diversité d’éléments. Cela veut dire d’une part qu’elle est animée par l’énergie de chacun de ses membres, qui se confrontent, qui luttent ; mais cela signifie aussi d’autre part que cette opposition vise toujours idéalement le bien commun, en dernier ressort. La dispute romaine se voulait tendue vers un destin partagé. L’homme civilisé n’était pas alors celui qui avait réprimé son désir et qui avait oublié ses racines, mais au contraire celui qui avait la force morale, le caractère et la vertu d’infléchir ses passions dans un sens ordonné, structuré, et donc d’œuvrer pour la cité. Se battre pour la collectivité revient à se dresser éventuellement contre les ennemis qui la menacent, mais aussi d’abord à se mesurer aux adversaires qui, à l’intérieur même du corps social, s’en font une idée différente de la nôtre. La disputatio est rivalité parlementaire. Evoluer dans un espace commun génère des oppositions : celles-ci ne traduisent pas une haine inextinguible, mais au contraire le désir de s’accorder. Quand on veut jouer à plusieurs, et entonner une symphonie, il faut s’attendre à ce que la cacophonie règne longtemps avant que l’ensemble ne parvienne réellement à s’harmoniser. En politique, disons même que l’harmonie n’est jamais parfaite, et que des sons discordants ne cessent jamais de se faire entendre… 

Or, nous avons tendance aujourd’hui à vouloir résoudre les tensions, non en les acceptant et en nous efforçant de leur donner une forme constructive, mais en essayant de les nier, voire franchement en les marginalisant ou en les condamnant comme des délits : il devient désormais illégal de porter en public certains signes religieux ou connotés ethniquement, tout comme il était autrefois illégal de parler le Basque ou le Breton dans les écoles et les administrations… A mon sens, l’idéal ancien de la République comme équilibre des tensions, respectueuse des diversités individuelles ou communautaires et des énergies multiples de la société, se retrouvera encore chez les premiers socialistes français, influencés par Proudhon, ou un peu plus tard chez Sorel. L’idéal fédéral porte en lui le désir d’articuler l’Un et le Multiple, c’est-à-dire d’assurer la concorde de vastes ensembles de populations qui n’en garderaient pas moins la trace forte et revendiquée de leurs différences d’origines, d’opinions, de religions, etc. Au final, une bonne régulation des rivalités entre groupes communautaires parvient sans doute à s’opérer lorsque, au lieu de retourner la violence originelle contre la Différence et l’Altérité, les populations acceptent qu’une part de conflit amical les agite sans les diviser. Concilier l’Un et le Multiple, s’exposer à la Différence sans l’ostraciser ni dénier sa réalité – tel était bien encore une fois l’esprit fécond de la plupart des auteurs traditionnels (qu’il s’agisse, en Orient, de Confucius et de Xunzi, ou, en Occident, d’Héraclite et d’Empédocle), mais aussi celui de bien des philosophes renaissants (comme Pic de la Mirandole, Giordano Bruno ou Jacques Gaffarel) et de non moins nombreux polémistes politiques du XIXe siècle, notamment au sein de la mouvance anarchiste… 

Pour pouvoir se rassembler tout en préservant les différences, toutefois, et faire de l’Un le parfait contrepoids du Multiple, encore faut-il que les populations puissent s’entendre sur un sens collectif du bien commun. Mais, dans un monde individualiste et éclaté tel que le nôtre, voilà peut-être précisément ce qui fait le plus défaut. Si nous oscillons de la sorte entre un universalisme abstrait et un communautarisme intolérant, tant chez les populations d’immigration récente que chez les autochtones de plus longue date, c’est certainement en définitive parce que l’idéal fédéral de l’union dans la différence est seulement concevable si toutes les forces en présence peuvent se rassembler autour d’un noyau minimal d’espérances, malgré leur diversité, c’est-à-dire en fait autour d’un horizon partagé et solidaire qui n’existe plus… 

R/ Vous avez dit plus tôt que le développement de la délinquance est lié au relâchement actuel des mœurs, à l’« hédonisme consumériste ». Mais comment réagir face à la montée de la criminalité, dans ce cas ? Faut-il laisser faire ou réprimer plus sévèrement les délits ? 
La tendance des Etats occidentaux à adopter une politique de plus en plus répressive n’est pas aujourd’hui le signe d’une nouvelle poussée du processus de civilisation, à travers le renforcement du monopole étatique de la violence (comme ce fut le cas au contraire au XVIIe siècle, quoique sur un mode centralisateur qu’on pourrait contester). La montée endémique des politiques répressives est plutôt le signe désormais d’un déclin global de la capacité des individus à l’autocontrôle – déclin que les Etats essaient d’enrayer, sans y parvenir, en recourant eux-mêmes à une violence active de plus en plus banalisée… Autrement dit, je ne peux me résoudre à considérer la répression policière à laquelle nous assistons comme un progrès de la civilisation, dans la mesure où le développement authentique d’une culture implique normalement une internalisation morale du vivre-ensemble collectif par chacun des individus qui composent le corps social. On pouvait à la limite comprendre, au XVIIe siècle, que le développement d’une police efficace contraigne dans un premier temps les populations à rigidifier leur conduite ; mais, dans un second temps, l’évolution normale du processus de civilisation aboutit à un assouplissement du pouvoir régalien, puisque les individus s’habituent à se contrôler et se disciplinent. Le recours répété à la répression policière ne s’impose en fait durablement que lorsque l’internalisation morale des règles de vie fait défaut, ou s’épuise, c’est-à-dire précisément lorsqu’une société retombe dans une situation de relative barbarie (ou, du moins, pour adopter des propos sensiblement plus mesurés, lorsque la capacité d’autocontrôle de la population commence dangereusement à décliner)… 

Je n’ai pas de solution miraculeuse à apporter au problème de la délinquance. Mais je tiens seulement à dire que, pour moi, le problème n’est pas seulement qu’il y a davantage de crimes et de délits aujourd’hui qu’il y a un siècle. Le problème tient au relâchement généralisé des mœurs, que l’on s’efforce seulement de combattre – d’une manière d’ailleurs souvent inefficace – par la répression policière et le renforcement de l’Etat dans certains domaines (tout en laissant le pouvoir politique désinvestir d’autres secteurs, comme l’éducation). Or, on ne combat d’abord le relâchement des mœurs que par une action familiale, pédagogique et culturelle, que vient ensuite compléter un travail de justice équitable et ferme. Mais on n’y parviendra pas dans le contexte du turbocapitalisme actuel, dont les valeurs centrales sont incompatibles avec la régulation des mœurs et le sens du vivre-ensemble. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les partisans les plus acharnés de la répression policière, et les politiciens les plus aveugles à la dimension strictement sociétale du problème de la délinquance, soient aussi ceux qui se font les défenseurs les plus acharnés du « bling-bling » et de la poudre aux yeux consumériste : lorsque le but principal de l’existence consiste à gagner suffisamment d’argent pour pouvoir emmener sa femme et ses enfants en week-end, comme le revendiquait textuellement Nicolas Sarkozy à l’occasion de la campagne électorale qui l’a conduit au pouvoir, faut-il s’étonner que ceux qui n’ont rien volent les plus fortunés pour s’acheter une voiture et se payer une « virée » hors de leur ghetto ? Ce sont les valeurs véhiculées à la télévision et dans les médias qui génèrent la délinquance ; pour enrayer le phénomène de déclin qui touche notre société, il n’y a donc rien d’autre à faire que de structurer psychologiquement les citoyens et d’œuvrer à une « métamorphose de toutes les valeurs », comme le répétait Nietzsche. Il faut mettre en place un cadre idéologique dominant qui, au lieu de favoriser la poursuite perpétuelle des richesses et la puérilité matérialiste, adopte une posture résolument anti-économique. Mais cela prend du temps… 

R/ Au plan politique, cette fois, comment se manifesterait l’établissement d’une civilisation équilibrée, telle que vous l’appelez de vos vœux ? 
La démocratie directe, en matière politique, pourrait apparaître comme l’expression d’une civilisation qui combine à la fois le respect de l’énergie individuelle, du désir, et le respect du groupe, de l’ordre. D’un côté, on échapperait à l’autoritarisme répressif d’un pouvoir transcendant, puisque les citoyens se réapproprieraient directement la souveraineté politique, mais, de l’autre, on échapperait aussi à l’anarchie d’un monde où le politique refluerait au profit des intérêts individuels, du solipsisme existentiel et du monadisme économique. Chaque homme resterait envers et contre tout une personne – mais une personne insérée dans des communautés, et inscrite fédéralement dans un ensemble collectif républicain plus vaste, idéalement guidé par le bien commun. L’homme est-il toutefois capable de cette haute discipline intérieure que nécessite la mise en place d’une société telle que la rêvaient certains philosophes de l’Antiquité et de la Renaissance, ou nombre de socialistes de la première génération ? Même dans le cadre d’une démocratie directe, l’Un et le Multiple parviendraient-ils à se combiner harmonieusement ? Rien n’est moins sûr. Mais il faut envisager cet idéal de civilisation, non comme une utopie qui pourra un jour s’incarner parfaitement en acte, dans un aboutissement sans tâches, mais plutôt comme un programme d’éducation populaire, à renouveler sans cesse. Nous ne parviendrons certes jamais à hauteur du soleil que nous admirons dans les cieux, mais chaque marche gravie dans sa direction nous éloignera néanmoins un peu plus de la puanteur des égouts et de la saleté des caniveaux. A l’heure où nous respirons perpétuellement l’odeur méphitique de la finance et où nous baignons partout dans la crasse des délocalisations, ce ne serait déjà pas si mal…