lundi 24 avril 2017

Nous sommes tous de la génération Y


     - Ça y est ! Natacha a accouché. 
     - Ah oui ! il est trop mignon son p’tit bonhomme ! 
     - T’as été à la maternité ? 
     - Non je l’ai vu sur Facebook. Y a plein de photos du petit sur son mur. Ah sinon, j’ai discuté avec Jean hier soir. 
     - Vous étiez au resto ? 
     - Bah non sur MSN. Y a encore une nana qui l’a dragué. 
     - La même que l’autre fois, la blonde mimi du boulot ? 
     - Non, non c’est une nouvelle qui l’a mis dans son panier sur Adopte. 
     - ... 

Bienvenue dans le quotidien de la génération Y. Nés avec le numérique, les « Whyers » sont connectés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept ; ils essayent tout, sont à l’aise avec tout, s’amusent de tout. Ce sont eux bien sûr qui ont lancé Facebook. Au départ, pour blaguer : « Regarde, il a mis Denver le dinosaure en photo de profil. » « Quel nénuphar es-tu ? » « Mate la vidéo du lapin qui saute dans un cercle enflammé. » On était potache sur le site de Zuckerberg en 2007. Et aussi peu nombreux. 107 000 dans l’Hexagone. Aujourd’hui, Facebook compte 20 millions d’inscrits en France, 600 millions dans le monde, et vise le milliard. 
     On y rigole toujours, mais avec famille, amis, collègues. Désormais, nous sommes tous connectés. A 70 ans, Grande-Tente prend son iPhone partout avec elle, même dans sa salle de bains, au cas où sa fille l’appellerait. Fabrice et Justin, 13 ans, tchatent sur MSN dès la sortie du collège. Sabrina et Marco, 17 ans, s’envoient des SMS langoureux sous leur oreiller. Nathalie, 55 ans, découvre la bobine de Gérard sur la Webcam de Meetic. Benjamin, 41 ans, retrouve Julie, son amour de 20 ans, sur Facebook. Au café, des couples de seniors prennent le thé sans se parler, absorbés par leurs smartphones
     « Bip ! », « wizz ! », « ting ! », « dring ! » : famille, amis, collègues, amours, tous nous sollicitent, incitent, excitent. 
     Si ça se trouve, vous allez vous arrêter en pleine lecture de cette page pour regarder le dernier statut de votre copain sur Facebook. Ou – ting ! – découvrir le SMS de votre copine Léa qui veut savoir si votre rendez-vous de demain matin « tient toujours ». Ou alors récolter vos fraises sur Farmville. Ou tout simplement raconter sur Facebook que vous êtes en train de nous lire et que vous « aimez ça ». 
     Même si vous tenez bon face à tous ces stimuli, une partie de votre esprit est occupée par vos trois invitations en suspens sur Facebook et l’e-mail collectif d’une amie d’enfance de passage à Paris. 

Et si on s’extrayait du flux ? Passons en mode vibreur, rendons-nous « invisibles » sur MSN, basculons nos SMS en mode silencieux. Ne répondons plus aux appels inconnus. Blacklistons nos partenaires de Meetic et « ignorons discrètement » nos nouvelles « demandes en amitié » sur Facebook. 
     C’est sous contrôle ? Pas vraiment. Nos amis nous pistent, nous taguent, nous pokent, nous géolocalisent sans prévenir. Laura a pris une photo de vous éméché, les yeux rouges, la glotte à l’air et vous « tague » sur Facebook en la publiant avec votre nom sur votre visage. Nadia vous a croisé dans un bar et annonce à tous vos contacts que « vous êtes là ». Votre collègue Véronique vous a reconnu sur Meetic et vous envoie un petit clin d’œil par tchat. Vous n’avez rien pu faire. 
     Ces nouveaux moyens de communication ne sont pas neutres. Ils deviennent addictifs, incontournables, et modifient nos rapports. Personne ne nous oblige à les acheter ou à les allumer. C’est vrai. Mais aujourd’hui celui qui coupe son téléphone, son ordinateur ou sa tablette numérique disparaît. Nous sommes tous de la génération Y. 

Alexandre des Isnards, Thomas Zuber, Facebook m’a tuer