dimanche 16 avril 2017

Libéralisme et conservatisme face au transhumanisme


Vous critiquez tous deux le transhumanisme. Mais où fixer la limite d'un "bon" progrès technique ?
L. S.-B. : Vous posez la grande question qui occupe les conservateurs : la limite de la limite. Le principe fondamental est d'empêcher le marché de s'introduire là où il n'a pas vocation à être, l'ordre humain. Pour un conservateur, on peut vendre ses services à une entreprise, mais on ne se vend pas soi-même. Il faut donc séparer les ordres, celui des objets - les choses - et des sujets - les êtres humains. J'ajouterais que toute évolution technologique doit justifier sa nécessité : c'est à celui qui innove de prouver que son innovation est absolument nécessaire, non à celui qui veut conserver ce qui existe. Ensuite, il est possible, même si c'est toujours délicat, de distinguer les progrès techniques bénéfiques - comme la possibilité de soigner les maladies graves - de simples progrès de confort.
J.-C. M. : Il existe dans le libéralisme une tension constante entre son pessimisme anthropologique (l'homme ne saurait agir que par intérêt) et son optimisme technologique (grâce à la science, l'homme deviendra progressivement "maître et possesseur de la nature"). Il devait donc forcément arriver un moment où les progrès continuels de la science et des techniques engendreraient la conviction qu'il était désormais possible de s'attaquer à la nature humaine elle-même et de la rendre plus "parfaite". Mais comme cet idéal de perfection ne peut recevoir le moindre sens moral dans une optique libérale axiologiquement neutre, il ne pouvait donc conduire qu'au projet "transhumaniste" d'une augmentation indéfinie des performances physiques de l'être humain et de son aptitude à la "rationalité", c'est-à-dire au calcul égoïste. C'est ici que "l'empire du moindre mal" (encore marqué par la notion de limite) doit céder progressivement la place à ce "meilleur des mondes" au sein duquel l'idée même de limite aurait définitivement perdu tout son sens. C'est ce que Marx avait déjà perçu lorsqu'il écrivait que le capitalisme ne pouvait connaître "aucune limite naturelle ou morale".

Jean-Claude Michéa-Laetitia Strauch-Bonart : peut-on être libéral et conservateur ?, Le Figaro, vendredi 13 janvier 2017