mardi 25 avril 2017

L'histoire du libéralisme est celle d'une dérive continuelle et sans fin

Le souci initial - et bien entendu légitime - de protéger les libertés individuelles contre toute intervention de l’État, des Églises ou de la tradition a en effet progressivement conduit ses partisans à développer l'idée que seul un État de droit "axiologiquement neutre" (c'est-à-dire reposant sur aucune conception particulière du salut ou de la "vie bonne") pouvait permettre à chacun de vivre "comme il l'entend". D'où, entre autres, cet empilement incessant de nouveaux droits qui est le trait le plus marquant d'une société libérale moderne. Le problème c'est que, faute d'un minimum de valeurs philosophiques partagées, chacun de ces nouveaux droits menace toujours d'entrer en collision avec d'autres. Comment accorder par exemple le droit de chaque musulman de vivre selon les préceptes du Coran et le droit des homosexuels ? La seule façon de surmonter cette contradiction - et d'éviter ainsi la dissolution du lien social - est donc celle que préconisait Voltaire lorsqu'il écrivait que "quand il s'agit d'argent, tout le monde est de la même religion". C'est pourquoi le marché finit toujours par apparaître, aux yeux des libéraux, comme l'unique moyen de réconcilier pratiquement tous ceux que sépare par ailleurs leur conception privée de la vie bonne. Reste bien sûr à savoir si une véritable société peut réellement reposer sur la seule logique de l'intérêt bien compris.

Jean-Claude Michéa-Laetitia Strauch-Bonart : peut-on être libéral et conservateur ?, Le Figaro, vendredi 13 janvier 2017