vendredi 21 avril 2017

Les livres ont cet avantage de précéder parfois l’esprit d’un siècle

     Encore une fois, s’il est question de littérature dans ce petit écrit, il n’y a pas de mal à ça. Les arts, l’industrie, la guerre, le commerce, vont de pair ; on sait qu’au XVIIIe on vendait son blé comme Voltaire écrivait ses lettres, comme Glück composait sa musique : avec imprévoyance et tendresse. Les livres ont cet avantage de précéder parfois l’esprit d’un siècle. Beaucoup d’écrivains sont en avance sur leurs contemporains, dans la mesure où les architectes ne sont pas aussi fous que les éditeurs et ne confient pas un travail important à des jeunes gens. Donc, nous ne connaissons pas nos monuments à venir, la marche de nos armées, le détail de nos plaisirs. Mais nous possédons ces documents inestimables que sont une dizaine de livres, écrits par des garçons qui ne dépassent pas la trentième année. Ce n’est pas le hasard qui réunit autour de quelques points très simples ces enfants perdus des générations 40.
     Tout d’abord nous distinguons deux influences qui nous paraissent les plus importantes et les moins signalées : celle de Marcel Proust et celle de marcel Aymé. Le premier donne une main à Montaigne et tend l’autre vers les plaisirs du monde moderne. Ses doigts essaient fiévreusement de retenir quelque chose, au moins quelque chose ! de ces jours agités. Sinon la solitude sera la plus forte et il n’y aura d’autre raison dans la vie, qu’une perpétuelle et triste mémoire où des êtres sans chaleur se montrent furtivement, où les plantes sont inodores, le ciel infréquentable. Mais Proust, à travers ces contes des Mille et Une Nuits qu’il dévide pour nous, retrouve l’essence des choses, un souvenir qui est idée, l’alliance mystérieuse d’un signe et d’un sin, enfin les clés du monde au sens où Chestov pouvait écrire : Potestas clavium. Qu’importe s’il les découvre trop tard et s’il n’a pas la force de s’en servir. Son œuvre commence. La vie retrouvera pour lui, sinon la fraîcheur, au moins l’émotion de son enfance. Mais ses premiers lecteurs ne lui en demanderont pas tant. Ils s’enchanteront de l’ironie, de la subtilité que révèle Dickens à rebours. La jeunesse de l’époque ne le lira pas beaucoup. Du moins, il ne semble pas avoir touché ses cadets. On n’en trouvera trace ni chez Malraux, qui le déteste peut-être ; ni chez Montherlant, qui l’ignore sans doute ; ni chez Mauriac, plus proche de Barrès. Je pense que le romantisme, le goût de la violence, qui marquèrent la jeunesse de nos pères, les gênaient souvent pour aimer La recherche du temps perdu. A présent, la force a perdu la moitié de son prestige et nous en parlons surtout par politesse, pour faire enrager les amis du Droit et de l’Impuissance réunis. Avec le narrateur nous nous moquons de Norpois, de Cottard, de tous les imbéciles qui ne nous inquiètent plus, car ils sont morts et nous sommes armés pour recevoir leurs successeurs. Enfin, Marcel Proust n’a aucune opinion sur la nécessité de voter démocrate ou conservateur, en Amérique ; pour lui, précisément, l’Amérique n’existe pas, le monde moderne n’est pas le dernier salon de l’auto, mais un groupe de jeunes filles mal élevées sur la plage. Tout cela nous réconforte et nous plaît.
     Quant à Marcel Aymé, il fut longtemps considéré comme un auteur peur sérieux, qui faisait rire les honnêtes gens contre leur gré. Cette époque est révolue, les honnêtes gens ne rient plus du tout et j’ai entendu dire l’autre jour que Travelingue était d’un « primitivisme bouleversant ». Voilà un auteur recommandable : la sensibilité, l’ironie, l’usage de l’intelligence (qui est encore le goût de la vérité) suffisent à notre bonheur. Enfin il nous rappelle ce type délicieux, dont trois générations de cuistres réactionnaires ne nous auront pas dégoûtés et qui s’appelait Voltaire.
     Nous ne sommes pas ici dans une composition de Littérature française où l’élève Mauriac concourrait aux côtés de l’élève Proust. Nous sommes parmi quelques miroirs où la jeunesse d’aujourd’hui tente de se reconnaître, puis de se ressembler un peu mieux. 

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne