lundi 10 avril 2017

Il se prépare en Europe un trouble beaucoup plus considérable : c’est la fin de la France


     Il s’agit de cette hypocrisie libérale, toujours prête à s’attendrir sur les victimes les plus éloignées. Les libéraux aiment passionnément les peuples opprimés – sauf celui qu’ils oppriment. Secourir les Grecs, pleurer sur le Bulgare, on n’a pas inventé de meilleur moyen pour oublier l’ouvrier lyonnais et concilier une âme tendre avec le souci de ses intérêts. Toujours, ils mettent une petite condition à leur pitié : c’est qu’elle soit inutile.
     Ainsi, beaucoup réprouvaient la peine de mort qui n’ont pas bougé quand on a fusillé Brasillach. Les malheurs de la France réclamaient des victimes : on pouvait souhaiter que ces victimes fussent plus souvent des dénonciateurs que des écrivains. Il n’en a pas été question. Le nouveau régime avait besoin d’espions, il n’entendait pas se priver de cette race précieuse. Quant aux gens de lettres, on décida de les épurer. Avec dévouement, leurs confrères, en Corps constitué, se vouèrent à cette tâche.
     De sorte que nous sommes émus par l’infortune des nègres américains, mais nous n’en tirons pas gloire et nous ne ferons pas de ce sentiment un article de religion. Il se prépare en Europe un trouble beaucoup plus considérable : c’est la fin de la France. Évidemment, il est doux de s’attendrir. Ces larmes sont faciles. L’émancipation des Noirs est une très bonne distraction à l’emprisonnement des Français. Ces intellectuels éclairés que le Parti communiste a vomis cent fois, trouvent encore le moyen de lui rendre service, un peu comme ces domestiques renvoyés, qui travaillent pour le plaisir, ne demandent pas de gages et n’ont d’autres récompenses qu’un sourire au premier de l’an sur le visage des maîtres.
     Nous ne pensons pas que la guerre soit nécessaire ou fatale. Simplement, nous tenons ferme sur ces deux points : il faut que la France reste une nation – il faut qu’elle ait une Armée. Une occupation étrangère nous a bien suffi. Il est beaucoup plus agréable de mourir sous un uniforme beige, avec des camarades, que d’être déporté ou fusillé. Nous songeons donc à notre plaisir quand nous disons qu’il nous convient de mourir sur nos frontières et pour nos raisons. Manifestement, nos gouvernants girondins et ses penseurs officiels ne partagent pas cette opinion. La neutralité de la France comblera leurs vœux. « Enfin, disent-ils ! Nous serons quelque chose comme la Hollande ou Monaco. » A cette idée, notre camarade Brissot ne sent plus de joie et Ledru-Rollin écrase furtivement une larme. Notre armée comprendra quinze hommes et un brigadier-chef, tous foncièrement antimilitaristes et lecteurs de Romain Rolland. Si les étrangers nous occupent, nous ne les regarderons seulement pas.
     Ce système présente d’admirables avantages, puisqu’il met les barbares d’un côté, les neutres de l’autre et la France nulle part. il faut une très mauvaise volonté pour s’y opposer, un sens bien voluptueux de l’histoire pour préférer la terre d’Alsace à la Sibérie. Nous avons cette très mauvaise volonté, car il est plus amusant de défendre la liberté du monde sur le Rhin que sur l’Adour. 

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne