lundi 20 mars 2017

La ville est maintenant fétichisée, comme Histoire


     Qu'on ne nous parle plus de "la ville" et de "la campagne", et moins encore de leur antique opposition. Ce qui s'étend autour de nous n'y ressemble ni de près ni de loin : c'est une nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d'hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d'immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîte ruraux et de bars branchés : la métropole. Il y a bien eu la ville antique, la ville médiévale ou la ville moderne ; il n'y a pas de ville métropolitaine. La métropole veut la synthèse de tout le territoire. Tout y cohabite, pas tant géographiquement que par le maillage de ses réseaux. 
     C'est justement parce qu'elle achève de disparaître que la ville est maintenant fétichisée, comme Histoire. Les manufactures lilloises deviennent des salles de spectacle, et le centre bétonné du Havre est patrimoine de l'Unesco. A Pékin, les hutongs qui entourent la Cité interdite sont détruites, et l'on en reconstruit de fausses un peu plus loin, à l'attention des curieux. A Troyes, on colle des façades à colombage sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n'est pas sans évoquer les boutiques style victorien de Disneyland Paris. Les centres historiques, longtemps sièges de la sédition, trouvent sagement leur place dans l'organigramme de la métropole. Ils y sont dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire. Ils sont les îlots de la féérie marchande, que l'on maintient par la foire et l'esthétique, par la force aussi. La mièvrerie étouffante des marchés de Noël se paye par toujours plus de vigiles et de patrouilles de municipaux. Le contrôle s'intègre à merveille au paysage de la marchandise, montrant à qui veut bien la voir sa face autoritaire. L'époque est au mélange, mélange de musiquettes, de matraques téléscopiques et de barbe à papa. Ce que ça suppose de surveillance policière, l'enchantement ! 
     Ce goût de l'authentique-entre-guillemet, et du contrôle qui va avec, accompagne la petite bourgeoisie dans sa colonisation des quartiers populaires. Poussée hors des hypercentres, elle vient chercher là une "vie de quartier" que jamais elle ne trouverait parmi les maisons Phénix. Et en chassant les pauvres, les voitures et les immigrés, en faisant place nette, en extirpant les microbes, elle pulvérise cela même qu'elle était venue chercher. Sur une affiche municipale, un agent de nettoyage tend la main à un gardin de la paix ; un slogan : "Montauban, ville propre". 
     La décence qui oblige les urbanistes à ne plus parler de "la ville", qu'ils ont détruite, mais de "l'urbain", devrait aussi les inciter à ne plus parler de "la campagne", qui n'existe plus. Ce qu'il y a, en lieu et place, c'est un paysage que l'on exhibe aux foules stressées et déracinées, un passé que l'on peut bien mettre en scène maintenant que les paysans ont été réduits à si peu. C'est un marketing que l'on déploie sur un "territoire" où tout doit être valorisé ou constitué en patrimoine. C'est toujours le même vide glaçant qui gagne jusqu'aux plus reculés des clochers. 
      La métropole est cette mort simultanée de la ville et de la campagne, au carrefour où convergent toutes les classes moyennes, dans ce milieu de la classe du milieu, qui, d'exode rural en "périurbanisation", s'étire indéfiniment. A la vitrification du territoire national sied le cynisme de l'architecture contemporaine. Un lycée, un hôpital, une médiathèque sont autant de variantes sur un même thème : transparence, neutralité, uniformité. Des bâtiments, massifs et fluides, conçus sans avoir besoin de savoir ce qu'ils abriteront, et qui pourraient être ici aussi bien que n'importe où ailleurs. Que faire des tours de bureaux de la Défense, de la Part Dieu, ou d'Euralille ? L'expression "flambant neuf" contracte en elle toute leur destinée. Un voyageur écossais, après que les insurgés ont brûlé l'Hôtel de Ville de Paris en mai 1871, atteste la singulière splendeur du pouvoir en flamme : "{...} je n'avais jamais rien imaginé de plus beau ; c'est superbe. Les gens de la Commune sont d'affreux gredins, je n'en disconviens pas ; mais quels artistes ! Et ils n'ont pas eu conscience de leur oeuvre ! {...} J'ai vu les ruines d'Amalfi baignées par les flots d'azur de la Méditerranée, les ruines des tempmes de Tung-hoor dans le Pendjab ; j'ai vu Rome et bien d'autres choses : rien ne peut être comparé à ce que j'ai eu ce soir devant les yeux"


 comité invisible, L'insurrection qui vient