mardi 21 mars 2017

La saloperie que nous n’achèterons pas : la domotique

Michèle Delaunay est moderne. Elle a un compte Twitter, sur lequel elle apparaît assise en tailleur sur une table, légèrement vêtue d’un débardeur, un ordinateur portable posé sur les guiboles. A bientôt 70 ans, mamie ministre veut rester dans le vent et faire jeune. D’ailleurs, elle aimerait rendre l’intitulé de son ministère plus affriolant : « A vrai dire quand j’ai été nommée dans le gouvernement Ayrault ça s’appelait ministère des Personnes âgées et de la Dépendance, vous imaginez comme c’est sexy », ronchonnait-elle en novembre, lors du comique forum du PS à la gloire du Progrès. « Je propose désormais que ça s’appelle de l’Age de l’autonomie et du Défi démographique, parce que ça, ça fait branché ! » Mais oui ma vieille, le troisième âge c’est branchouille. Il ne faut pas se représenter les retraités comme de bienheureux contemplatifs qui paressent enfin après une vie soumise aux cadences du PIB. Non, aucun agent de la mégamachine, même arrivé en bout de course, ne doit échapper au redressement productif. « Les âgés ne font pas que coûter, tant s’en faut, et je pense bien sûr à cette Silver économie, cette économie au service de l’âge, appuyée en grande partie sur le numérique, avec la domotique, tous les dispositifs d’assistance, la robotique », insiste notre égérie des nouvelles technologies. La Silver économie, ladies and gentlemen qui ne sont pas encore habitués au franglais de nos dirigeants, ça veut dire un truc comme « faire du fric avec les cheveux gris ». Pour les astiqueurs de courbes du gouvernement, cette nouvelle trouvaille est « une opportunité inédite pour la croissance de la France ». Le vieillissement de la population, c’est un champ économique à investir, un marché à développer, un gisement d’emplois à forer. Un demi-point de PIB attend, prêt à être arraché par les dentiers ! « Une véritable filière industrielle » doit décoller, dans laquelle la France peut être « un des leaders mondiaux » et profiter de son « avantage comparatif » pour exporter sa technologie.

Humanité branchée 
Car oui, la Silver économie, lancée en avril 2013 par les ministères du Redressement productif et des Jeunes Agés, c’est avant tout de la Silver technique, la Silver innovation, de la Silver recherche. Une Silver Valley a déjà été inaugurée à Ivry-sur-Seine, en attendant un regroupement de startups entre France et Allemagne (un « cluster » qui s’appellera « Silver Rhin », selon le novlangue d’Etat). Et un réseau national fédèrera des Silver régions. Que vont-ils développer dans leurs mines d’or gris ? Par exemple dans leurs mines d’or gris ? Par exemple des bracelets électroniques, pour suivre à la trace un marcheur Alzheimer qui s’égare ; des détecteurs de chute, qui alertent une centrale d’écoute en cas de culbute ; des balances connectées au wifi, pour surveiller le poids des patients ; des montres munies de capteurs qui enregistrent les paramètres biologiques du porteur, les envoient à un ordinateur qui déclenche l’alarme en cas de besoin... Pourquoi lutter contre la désertification médicale et la destruction de l’hôpital ? Nos bons socialistes nous offrent de la « e-santé » à base de télésurveillance. Voilà qui fera plaisir aux patrons de Google, qui ont prévu de pousser un peu plus loin la fusion homme-machine : « Les fonctions de diagnostic de votre téléphone seront une chose du passé. (C’est-à-dire que la possibilité de scanner des parties de votre corps avec votre téléphone portable comme on scanne un code-barres sera une évidence). Mais on ne va pas tarder à voir apparaître une flopée d’implants conçus pour veiller à votre santé, comme des robots microscopiques introduits dans votre système circulatoire pour surveiller votre pression, détecter la phase initiale d’un infarctus ou les prémices d’un cancer. » Déjà, pour maintenir les papy-boomers plus longtemps à domicile, des prothèses d’ « e-autonomie » sont conçues par de bienveillants ingénieurs. Comme des transmetteurs de téléassistance, sur lesquels vous pouvez appuyer sur un bouton « convivial » (dixit le fabricant) afin qu’une voix doucereuse vienne vous apporter un soutien moral... Une foultitude de tablettes, applications mobiles, « plateformes visiophoniques » permettront de « communiquer plus facilement », connectées à l’extérieur par un écran. Voilà des dispositifs « créateurs de liens sociaux », ose un Silver industriel. Et pour faciliter cette existence si riche de liens mécaniques, les logements seront entièrement câblés. La domotique permettra d’automatiser l’éclairage, les volets roulants, le chauffage, la clim, d’évaluer les consommations, de sonner l’alarme en cas d’intrusion, etc. Tout pourra être piloté à distance. Un balisage lumineux orientera les déplacements. Et de gentils robots nous tiendront compagnie pour rendre l’âme dans le paradis des « gérontechnologies » (oui, ils ont inventé ce mot-là aussi, nos redresseurs de PIB).
     Reste à rendre acceptable cette déshumanisation toujours plus poussée. A faire comprendre aux vieux schnoks qu’une dépendance accrue à une organisation technique qui les dépasse, ça les rendra plus autonomes, et que la consommation massive d’électronique, d’informatique, de logiciels, de tablettes, d’Internet, de capteurs, d’écran, ça leur permettra de couler des derniers jours heureux. Les obsédés de la compétitivité y travaillent : lors du salon « silver economy expo » qui s’est déroulé en décembre dernier, une conférence était consacrée à « l’acceptabilité sociale de ces nouveaux produits ». « Inscrire les nouvelles technologies dans les usages quotidiens des seniors reste l’un des principaux défis », concèdent les socialistes et leurs amis patrons. On devine déjà les slogans publicitaires dignes du meilleur des mondes : « Vous voulez bien vivre et bien vieillir ? Avalez cette flopée d’implants ! » Mais pour clopiner avec une canne connectée, il faudra montrer un portefeuille garni : « La Silver économie ne pourra émerger qu’en prenant appui, au moins dans un premier temps, sur les catégories les plus solvables de la population », nous prévient en termes feutrés le Commissariat général à la stratégie et à la prospective. Autant dire que pour une socialiste (rires) comme Michèle Delaunay, dont le patrimoine est évalué à plus de 5 millions d’euros, ça devrait aller. Réfractaire, [l’objecteur] préfère une autonomie conviviale, à base de relations humaines directes, d’entraide entre voisins et entre générations, de soutien familial, comme ça se fait encore dans certaines familles archaïques pas complètement éclatées, où les jeunes visitent régulièrement leurs vieux pour les aider. Mauvais patriotes, ce n’est pas comme ça que la croissance reviendra. 

La Décroissance N°106