samedi 25 mars 2017

Kléber Haedens : un écrivain du rugby


Sur les pas de Blondin, Perret, Haedens, Brigneau, la chronique pur sport.
Il fut un temps, pas si éloignée, où les écrivains s'intéressaient au sport. Kléber Haedens fut de ceux-là.
     Écrivain et critique, il portait au rugby un amour exclusif né au Prytanée militaire, à la Flèche. Il rapporte dans son livre Adios, publié en 1974, ses premières émotions de joueur :
     "Je regarderais le ballon. Il était vraiment ovale celui-là, respirant la santé, jeune, blond, sans une égratignure, irradiant une odeur de cuir un peu grisante comme l'odeur du chèvrefeuille dans les nuits d'été. (...) Le ballon vint se placer d'une manière si naturelle et si franche entre mes mains qu'à la seconde même je sentis une affection pour lui qui dure encore."
     Plus tard, devenu critique à Samedi soir, il émerveille les lecteurs par son lyrisme enflammé. Ainsi, lors d'un match Racing Club de France - Stade Toulousain pour décrire un essai marqué par l'ailier du Racing, Porthault : "Tout au long d'une étroite bande d'herbe pelée qui prenait soudain par la grâce d'une foulée d'ange la vertu d'un tapis magique, l'ailier partait vers la ligne blanche, son ballon serré contre son cœur. Partout sur son flanc gauche accouraient les défenseurs. Mais lui semblait les ignorer et recréer pour la mythologie moderne les courses d'Atalante."
     Mais c'est à partir d'avril 1953 que Kléber va vraiment baigner dans le monde du rugby. Il quitte Paris, fuyant les tentations des nuits parisiennes, pour s'installer à Aureville à 15 km de Toulouse.
     Il va faire la connaissance de deux anciens joueurs du Stade Toulousain, Max Guibert et André Brouat, dit le Toréador pour son art d'esquiver les défenseurs. Il fréquente avec eux les Ponts-Jumeaux, stade historique de Toulouse, hélas disparu depuis pour faire place à un rond-point.
     Les jours de finale de championnat de France, Lucien Mias, Andy Mulligan, ancien demi de mêlée de l'équipe d'Irlande, Jean-Loup Dabadie se joignaient à la fine équipe. Roger Nimier et Antoine Blondin venaient, eux, à La Bourdette, la maison de Kléber, pour des libations somptueuses et des discussions passionnées : le plus grand joueur de tous les temps ? le meilleur des Boniface ?
     Dans ces joutes oratoires, Kléber avait souvent le dernier mot : "André et Guy Boniface ont apporté au rugby français la meilleure part de son allégresse et de son esprit." Une célèbre photo représentant Nimier et Haedens en piliers soutenant Blondin en talonneur illustre bien cette passion commune.
     Tournoi des 5 Nations, il plaçait au panthéon de sa géographie personnelle Twickenham et Murrayfield. Nimier commentait ainsi le déplacement annuel de Kléber Haedens en Écosse : "On prend un critique littéraire, on le fait mariner dans l'attente d'une sélection, on l'expédie en Écosse pour lui donner la saveur du grouse, on l'arrose au whisky Victory et au retour on le sert en tranches à ses amis".
     Dans le Nouveau Candide, en octobre 1962, Kléber avait donné sa définition du rugby : "Le rugby reste vivant bien au-delà des lignes de touche ; il existe par lui une société secrète avec ses mots de passe, ses fidélités, ses fêtes, ses souvenirs et ses anciens serments. Combien de fois ne sommes-nous pas sortis émerveillés en compagnie d'Antoine Blondin d'un terrain de la côte basque ou des Pyrénées, de Cardiff, de Londres ou de Paris. La nuit qui venait alors était belle. C'était une nuit d'hiver ou nous battions les idées et les images et qui nous portait jusqu'à l'heure des rêveries quand on sent que le jour se prépare."
     Si vous voulez suivre Kléber Haedens sur les chemins du rugby, lisez Adios : les dix premières pages sont un enchantement de littérature sportive.

Présent, n°8217