dimanche 19 mars 2017

Il ne s’agissait plus de retrouver une province et de pendre un Empereur aux moustaches inquiétantes

     Il y a quelques années, l’idée de parler au nom de ma génération m’aurait paru tout à fait inconvenante. Je n'étais pas mûr pour la jeunesse. Mais cette époque de la vie, je m’en suis aperçu, bous est imposée par les autres. Ils vous montrent du doigt, ils expliquent, ils réclament. Ces signes infaillibles, en 1945, me prouvèrent que j’avais vingt ans. Plusieurs garçons, autour de moi, se trouvaient déjà dans cette intéressante situation. Nous nous sommes regardés. Un grand concours du monde se pressait autour de nous. La jeunesse était un âge assez couru. Vichy avait laissé derrière soi quantité de culottes courtes. Les nouveaux généraux, les ministres, montraient leurs jambes et leur conscience. Il fallut distinguer.
     Les uns étaient rentrés dans la bataille pour des raisons nourrissantes. Dans les vieilles années de l’avant-guerre, ils avaient travaillé leur idée de la France, comme des élèves qui préparent un examen. Ils étaient pareils à leurs pères, mais le programme avait bien changé. Il ne s’agissait plus de retrouver une province et de pendre un Empereur aux moustaches inquiétantes. Il s’agissait de l’avenir du monde, au moins des dernières chances de la civilisation. Sur tout cela, un climat de bonne volonté, d’échanges intellectuels. Chacun était un témoin de son temps. Cette abondance de spectateurs laissait dans le néant la scène du théâtre. Bientôt, les jeunes nations, qui avaient de la mauvaise volonté à revendre, expertes en faux témoignages, amoureuses de vérités nouvelles, allaient remplir cette vacance de l’histoire où les vieilles démocraties voulaient s’abriter. Il était temps, il était bien temps de résumer fiévreusement les principes. Ils conduiraient les jeunes Français au mieux et au pire. Un Dieu toujours leur pardonnera, car ils savaient ce qu’ils faisaient. Aujourd’hui encore, victorieux ou vaincus, ils ont des preuves, ils les tendent désespérément vers nous, ils voudraient nous obliger à les reconnaître, à les saluer. Mais nous laissons aux historiens le soin d’enterrer le siècle dans un beau linceul de grands volumes, de pages glacées, de références. Nous sommes les vivants.
     D’autres se sont jetés dans la mêlée, plutôt pour se remuer le sang et fâcher leur famille. C’était une occasion unique, une époque de grande liberté. Un philosophe a soutenu que la tyrannie nous permettait d’approfondir notre condition, de nous sentir pleinement révoltés – et d’autres sentiments distingués. Ces mots compliqués n’avaient pas de sens chez les jeunes gens qui couraient à Londres ou sur le front de Russie. Ils étaient tellement proches par l’enthousiasme, par l’inexpérience, par leur goût du risque et peut-être même du gâchis, qu’on s’est étonné plus tard du fossé qui les séparait. On n’a pas compris que la fraternité du sang n’ait pas comblé ce fossé. A cela, il y avait une raison assez simple : ni les uns ni les autres n’étaient très nombreux. On leur fit bien comprendre, trois ans plus tard, que les incartades étaient finies. Mais on a menti quand on a voulu les transformer en justiciers. Pour eux la justice était simplement le règne des peureux et des sages. Ils n’en savaient pas tant. A leurs yeux, les doctrines n’auront pas compté, ni les exemples ; ils avaient des souvenirs et nulle mémoire, ils étaient neufs ; cette naïveté même ne déplaisait pas aux mâchoires sanglantes qui s’ouvraient à l’horizon. La mort n’est pas ingrate, elle sait récompenser les talents et s’entoure d’imprudents.

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne