vendredi 10 mars 2017

Drapeau blanc


Dans les bars se croisent les gens qui ne veulent pas rentrer chez eux pour y retrouver ce qui les attend et ceux qui ne veulent pas rentrez chez eux parce que rien ne les y attend. Malgré la divergence des raisons, se crée une connivence qui invite à une tournée supplémentaire, à un petit dernier pour la route... Et c'est parti pour la douce musique de la misère et de la défaite: « Tu ne sais pas la chance que tu as... » « Tu parles, c'est toi qui n'es pas foutu de voir la tienne... » « On en reparlera quand tu sauras de quoi tu parles... » « Bha, de toute façon, y'a rien de plus fort que l'amitié... » « Ha, au fait, tu t'appelles comment déjà? »... 

Malgré le portrait dédicacé de Gabin derrière le comptoir, on est bien loin de la poésie éthylique des singes enivrés. Ici, pas de Mékong, pas de jonque libératrice, pas de corridas improvisées, pas de guerres réinventées, juste du ressentiment, de l'amertume et de l'ennui. Même pas de haine, sentiment trop énergique pour ces naufragés de navires qui n'ont jamais pris le large... 

L'alcoolisme est, lui aussi, à la hauteur de l'époque. 

Les bagarres elles-mêmes se font rarissimes tant c'est l'épuisement qui prédomine, l'absence de flamme, d'envie, de révolte... Certains n'ont rien essayé mais savent que tout est foutu, d'autres ont beaucoup tenté mais ne peuvent pas vraiment les contredire. Entre ceux qui n'ont jamais combattu et ceux qui ont perdu toutes les escarmouches se crée aussi une connivence, celle du fatalisme et de l'aboulie. 

Peu de femmes dans cette nasse à épaves, parce que leur pragmatisme hormonal et leur prudent matérialisme les maintiennent toujours à distance des attitudes extrêmes. Cela les sauve. C'est sans doute pour ça que le monde de demain leur appartient. Celui d'aujourd'hui aussi d'ailleurs, temps des comptables, des cadres, des plans épargne, des voyages organisés et de la climatisation. 

Et puis les femmes sont trop méchantes pour êtres vraiment désespérées. Tant que l'on peut faire souffrir quelqu'un, la vie mérite d'être vécue... 

Il n'y a guère que quand ça cause politique que ça s'échauffe un peu, parce que les gonzes qui n'ont jamais été foutus de garder une femme ou un boulot, de raccommoder un bouton ou de se raser convenablement, ils ont tous leur idée sur la conduite du monde. Et ils y tiennent. Mais ça ne gueule quand même pas bien longtemps. On se rabiboche assez vite autour d'un « tous pourris » et d'une nouvelle tournée de kirs. 

Bercés par Zaz et Céline Dion les verres se vident sans d'autre but que de s'abrutir un peu plus, suffisamment en tout cas pour tomber dans un lit ou un canapé et s'y éteindre en attendant le lendemain sans avoir à parler ni penser. 

Et l'heure de la fermeture qui approche dangereusement, l'heure où l'on ne pourra plus reluquer le cul de la serveuse grassouillette qui est devenue depuis la 5e tournée une sorte de réincarnation de Jeanne d'Arc et de Marlène Dietrich, l'heure ou il va falloir rompre avec le bruit et la lumière, l'heure où l'on se surprend à fredonner du Mano Solo, l'heure où l'on commence à avoir envie de dégueuler... Un petit coup d'oeil sur le portable pour être bien sûr que personne ne pense à vous et direction l'asphalte du trottoir. Demain c'est vendredi, c'est cool, c'est le soir où l'on sort.