lundi 27 février 2017

Un peu de révolte, s'il vous plaît, un peu d'absurdité

     J’ai dans la mémoire trop de visages modernes, ces hommes de quarante ans, virils, graves et résolus, pleins jusqu’au bord d’une noble révolte et d’une délicate humanité. Ce ne sont pas des pauvres types d’électeurs. Ils adorent la lucidité, ils ne jurent que par elle. Ils possèdent une éloquence délicieuse. Avec eux, on ne s’ennuie jamais : au détour d’une conversation, ils vous affirment que « l’homme est une passion absurde ». Chers idéalistes ! Chers habitants du monde moderne ! Quelle fâcheuse innocence ! Vous connaissez pourtant les derniers résultats de la physique et de la chimie. Ces sœurs jumelles vous ont appris que les hommes ne valaient pas cher, je veux dire quelques dizaines de milliards. Oui, quelques dizaines de milliards, un peu de patience, et les laboratoires finiront bien par fabriquer des humains. Ce sera naturellement beaucoup plus propre et beaucoup plus moral que les méthodes bassement érotiques, en usage aujourd’hui. Eh bien ! chers amateurs de révolte ou d’absurde, un peu de révolte, s’il vous plaît, un peu d’absurdité. Je rêve de vous voir en colère. Ce jour-là, par exemple, vous aurez des grenades plein les mains. Pour montrer votre indépendance, pour prouver que vous êtes bons et charitables sans y être obligés par personne, vous exécuterez un nouveau devoir (vous adorez ça, les devoirs), vous démolirez une dizaine de passants. C’est un début. Si vous y prenez goût, on vous montrera des méthodes plus rapides. Mais un petit carnage de rien du tout, ce ne sera pas si mal pour commencer. J’imagine que vous lancez les grenades tout de travers – vous ne seriez pas révoltés si vous n’étiez pas maladroits – on vous trouvera des électeurs volontaires. Ils vous serviront de victimes et sans plaintes. Ils comprendront que des gens de l’élite et pas fiers, comme vous autres, ont besoin de prouver leur liberté d’esprit. C’est trop naturel.
     Malheureusement, ces belles âmes vont prendre une mine dégoûtée sitôt qu’on leur montrera des armes à feu. Elles n’ont pas très bien entendu les fusillades, pendant cette guerre et la justice qui l’a suivie. En somme, elles préfèrent conserver leurs habitudes, serrer la main de leurs ennemis, mener une existence paisible et honnête, en souhaitant que les autres fassent de même. Moi, je ne demande pas mieux. Mais, ces agneaux, j’ai envie de les envoyer à la messe. Ce sera très bon pour leur santé et, puisqu’ils emploient des mots savants à tout propos, ça leur rappellera peut-être qu’il existe une section de la philosophie qui s’appelle la logique. 

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne