vendredi 3 février 2017

Les petits Blancs ou la mise à l’index d’une population rancie


La barrière qui me sépare des petits Blancs, je la perçois comme fragile et mal définie. Mais il existe un grand nombre de personnes qui dressent, elles, comme une clôture de feu entre elles-mêmes et ces miséreux, les méprisant avec un sens redoutable de la bonne conscience. Ils se considèrent comme irrémédiablement distincts par le style, la manière de penser et même le physique, exprimant leur opinion une brutalité, une candeur confinant au racisme – dans le sens où les différences sont ici perçues comme indépassables. Je pense à un certain nombre de paroles prononcées par des personnalités médiatiques auxquelles la renommée confère un blanc-seing pour toutes sortes d’approximations, de paroles ridicules qu’on verrait condamner comme telles chez le vulgum pecus
     Le mépris s’adresse tout d’abord au peuple des campagnes qu’on imagine former le vieux fonds d’une population rancie, confinée dans l’arrière-pays, générant son lot d’archaïsmes et de disgrâces. Les mêmes qui condamnent l’idée d’un peuple des campagnes au nom du brassage séculaire dont il serait issu lui reprochent de ne pas se métisser. Ceci le rendrait coupable de moisir et de développer des tares. 
     Cette détestation se trouve par exemple exprimée par une personnalité pourtant connue pour arpenter inlassablement le pays et connaître ses habitants, dont elle contribue à sélectionner les plus beaux spécimens : Geneviève de Fontenay, ex-présidente du comité des Miss France. Il lui est souvent arrivé de commettre des laïus sur la beauté du métissage et sur la laideur des populations qu’on laisserait à l’écart des vastes brassages contemporains. Cette vision se veut au-delà des races puisqu’elle prône le métissage : elle racialise pourtant les rapports humains puisqu’elle réduit certains à l’état malheureux de pauvreté raciale. Ces pauvres-là n’auraient qu’une seule origine et cela se verrait à la difformité de leur visage. 
      On se pince en entendant par exemple des phrases aussi tristes que : « Dans les régions où il n’y a pas de mélange, il faut bien le reconnaître, les gens ne sont pas beaux », dite par Geneviève de Fontenay au journal La Provence en 2012. Ou la sentence de Jean-Luc Mélenchon, filmé en marge d’une intervention publique en 2013 : « Je ne peux pas survivre quand il n’y a que des blonds aux yeux bleus. C’est au-delà de mes forces. » Ces propos appliqués à n’importe quelle autre ethnie que les Blancs des campagnes européennes vaudraient condamnation pénale et médiatique. Au fond, ils ne sont que l’inversion de l’obsession de pureté raciale des années 30, retournant en blâme ce qui relevait de l’éloge. Non que l’éloge du métissage s’apparente à du racisme mais sans doute faudrait-il en fin de compte, se contenter de prôner le métissage sans pour autant jeter l’anathème sur certaines races – en l’occurrence, dans l’esprit de ces personnes, et cela n’a finalement pas grand sens, les Blancs du fin fond des campagnes. 
     Fabrice, l’agriculteur du pays de Caux dont j’ai fait le portrait dans le premier chapitre, me précise que cette idée nauséeuse des campagnes laides parce que peu métissées se retrouve chez plusieurs humoristes, par exemple chez un artiste qui a fait de son franc-parler l’une de ses marques de fabrique, Jamel Debbouze. Ce dernier avait pris l’habitude de commencer ses spectacles par quelques phrases sur la population des petites villes dans lesquelles il avait pu se déplacer, jusqu’au jour où les habitants de Montbéliard ont réagi sur les réseaux sociaux à la déclaration suivante : « Ils sont moches, les gens de Montbéliard. Quand j’y ai été, je me suis dit le nuage de Fukushima, il s’est arrêté en centre-ville. » 
     Croyant rassurer les internautes qui s’étaient sentis blessés par de tels propos, Debbouze a promis qu’il ne se moquait pas de Montbéliard en particulier puisqu’il changeait le nom des villes à chaque spectacle. Ce faisant, il n’a fait qu’accroître le malaise car il suggérait l’idée qu’il pensait à peu près la même chose de chaque petite ville de province, par opposition aux grandes villes et à leurs banlieues. Et il est difficile d’imaginer, selon Fabrice, que le rire espéré ne soit pas fondé sur l’idée que la population de province, blanche et pataude, est marquée par des tares dont seraient dépourvues les villes de brassage, perçues comme le lieu d’une sorte d’aristocratie physique. « Pour lui, nous sommes bien des bouseux. Il doit se venger des clichés dont il a souffert sur les gars des cités, mais il utilise les mêmes procédés : il nous met tous dans le même paquet et il nous rabaisse. J’ai suivi le buzz à propos de Montbéliard, et croyez bien que je me suis senti de Montbéliard – même si j’ai du mal à situer cette ville sur les cartes. » 
     Que penser par ailleurs de cette ancienne première dame se déclarant « fière de ne pas avoir une seule goutte de sang français » ? Ou de cet édito du premier numéro du magazine Globe, en 1985, affirmant : « Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, ‘franchouillard’ ou cocardier, nous est étranger, voire odieux » ? Comment ne pas y voir, au-delà de l’absurdité consistant à condamner un fond racial français dont on nie par ailleurs la consistance, un dégoût affiché, voire revendiqué, pour ce qu’on pourrait appeler le « vieux reste ranci de la race blanche », une population dont on n’attend plus rien, méprisable et redoutable à la fois ? Une population qui forme bien ce qu’on entend généralement par race, c’est-à-dire qu’on la définit par un certain nombre de traits physiques et mentaux qu’elle ne pourrait espérer dépasser ; notamment ces coutumes locales, ces habitudes poisseuses attachées aux esprits, avec quelque chose de sale et d’indélébile. 

Aymeric Patricot, Les Petits Blancs