lundi 20 février 2017

De l’argent parti en fumée !


     Il n’y a que les économistes de l’OCDE qui ne changent pas. Dans le rapport 2009, intitulé « Objectif croissance », ils gardent le cap du tout-libéral. Ils critiquent les Etats et leurs plans de soutien sectoriels qui ne répondent pas aux canons de l’orthodoxie libérale. Il faut, disent-ils, laisser faire le marché, et tant pis si le secteur automobile s’effondre ! « Si l’on soutient l’automobile, pourquoi ne pas soutenir la construction et le bâtiment ? Où faut-il s’arrêter ? » remarque Klaus Schmidt-Hebbel, chef économiste de l’OCDE. Et d’insister avec un argument assez cocasse : sans la libéralisation économique, la crise aurait été encore pire ! Faut-il rappeler à ces économistes que, sans la libéralisation économique, les subprimes n’auraient jamais existé. Il n’y a que la finance qui, à leurs yeux, mérite d’être secourue. Il faut sauver le soldat banquier bien mal en point. En 2008, la capitalisation des banques a perdu 3 300 milliards de dollars, partis en fumée. Début 2009, les banques ne valaient plus que 5 500 milliards de dollars (d’après une étude du Boston Consulting Group, c’est comme si tous les gains des banques entre 2003 et 2008 avaient disparu).
     Déstabilisé, depuis une vingtaine d’années, par la déréglementation économique et surtout financière, rejeté par Reagan, Thatcher et leurs émules, l’Etat avait fini par céder du terrain aux fous de la Bourse. Au point de perdre une partie de sa souveraineté au profit de la main invisible du marché. Coincé par les gourous de Wall Street et autres croisés des mathématiques business, l’Etat se sentait illégitime à mener sa barque économique.
Tout comme le 11 Septembre a totalement décomplexé l’Etat quant aux questions sécuritaires, les subprimes l’ont décomplexé en matière économique. Il a repris les commandes et ne compte pas lâcher de si tôt. D’autant que la crise financière s’est aggravée en frappant l’économie réelle. L’Etat est apparu alors comme le dernier recours : c’est lui qui ouvre la pompe à finance pour oxygéner une économie asphyxiée. Une responsabilité qui l’oblige à s’assurer que ses investissements profitent à l’ensemble du pays et pas seulement à quelques uns.
     Dans cette crise historique, les repères s’effondrent. En décembre 2008, The Economist présentait le président français comme un socialiste. En France, la droite préconise parfois une politique interventionniste qui paralyse la gauche comme avait pu l’observer Paul Samuelson, prix Nobel d’économie.
Une petite trentaine d’années après les nationalisations socialistes en France, le Premier ministre français, François Fillon, pourtant à droite, menaçait d’y recourir au cas où les banques ne joueraient pas le jeu du crédit. En Grande-Bretagne, son homologue n’a pas pris de gants, il a nationalisé certaines banques comme la Northern Rock. Même chose en Allemagne, où il a fallu entièrement nationaliser l’organisme de prêt immobilier (Hypo Real Estate), partiellement nationaliser la Commerzbank et prendre des parts dans la Deutsche Bank (3,9 milliards d’euros, premières pertes depuis cinquante ans) via la Deutsche Post. Aux Etats-Unis, on a eu peur des gros mots, mais la réalité est bien là : en recevant près de 180 milliards de dollars (mars 2009) du gouvernement fédéral de George Bush et de celui de Barack Obama (record historique dans l’histoire du capitalisme), AIG, l’ex-géant de l’assurance, est devenu une entreprise publique. Tout comme Fannie Mae et Freddie Mac, placés sous administration publique en 2008. La réalité fait mal aux amis de Friedman, lesquels ne cessent de fustiger l’Etat et prétendent lui dénier toute légitimité économique… Disons plutôt une certaine légitimité, car il est flagrant que jamais les dépenses publiques des Etats-Unis n’ont été aussi importantes que durant les seize années de mandat des deux présidents américains se réclamant de l’école de Chicago : Ronald Reagan et George W. Bush ! Ce n’est pas seulement une question de baisse des impôts mais bien d’augmentation des dépenses publiques. Il est vrai que celles-ci ont largement profité à quelques entreprises – pour l’essentiel des sociétés liées au complexe militaro-sécuritaire. Autrement dit, les friedmaniens sont les plus keynésiens des économistes. Sauf que l’Etat libéral dans la conception friedmanienne est un Etat corporatiste et… nationaliste. Des caractéristiques que le théoricien du protectionnisme, Frédéric List, n’aurait pas reniées. Et qui inspirent en partie la politique de Barack Obama.

Ali Laïdi, Les Etats en guerre économique