mardi 31 janvier 2017

Soigne et tais-toi : épisode 3

Une manifestation avait lieu le 24 janvier 2017, réunissant les infirmières du secteur hospitalier privé et publique, spécialisées ou non, les infirmières libérales, ainsi que les étudiants infirmiers pour protester contre la dégradation de leurs conditions de travail et dénoncer le silence de la ministre de la Santé, Marisol Touraine, face au mal être des professionnels de la Santé. Leurs revendications ? Les même depuis des mois :
- exercer leur métier en sécurité (l’insécurité ne cesse de croître pour les soignants sur leur lieu de travail) ;
- améliorer leurs conditions de travail en embauchant du personnel, en ouvrant des lits pour les malades et en augmentant les moyens matériels ;
- que leur rôle et compétences soient reconnus et qu’on arrête les transferts de tâches ;
- que les étudiants puissent bénéficier d’une formation de qualité ;
- que les infirmiers libéraux puissent exercer pleinement leurs compétences ;
- que la profession soit reconnue financièrement.

Le rendez-vous était situé à 13h devant la gare Montparnasse, à Paris. Sur place, à peine 200 manifestants, aucun élu. Des banderoles faites mains, des blouses en papier, un petit camion de location avec une sono défaillante, un malheureux mégaphone qui servait à lancer des slogans plus ou moins improvisés par des soignants à la voix cassée, une présence policière quelque peu disproportionnée, tout cela un peu à l’image de la condition infirmière aujourd’hui.
Depuis plusieurs années, pour combler « le trou de la sécu », de nombreuses réformes ont été mises en place dans le secteur de la Santé. Le dernier plan économique a pour objectif de faire 3 milliards d’euros d’économie d’ici fin 2017.Comment ? En supprimant des postes de soignants, 22000 d’ici la fin du plan, en fermant de lits d’hospitalisation à l’hôpital (fermeture de 16000 lits), en faisant des économies sur le matériel, mais aussi sur la nourriture des patients et des soignants ! Le plan Hirsch, imposé depuis septembre 2016 dans les hôpitaux de l’APHP, tout en maintenant la semaine des 35h, diminue la durée de travail journalier de quelques minutes par jour ce qui permet de supprimer des jours de repos poussant les soignants à l’épuisement. Les budgets intérim pour remplacer le personnel manquant ont été diminués, ce qui fait que celui-ci n’est pas remplacé : ce sont aux collègues d’assurer, en plus du leur, le travail des absents. Pas étonnant que les soignants soient épuisés et se retrouvent en arrêt maladie. Mais les directions hospitalières préfèrent qualifier ça d’absentéisme.

Les premiers impactés ce sont eux, mais les malades en pâtissent aussi car la qualité de leur prise en charge se détériore. Il n’y a pas besoin d’être un oiseau de mauvais augure pour y voir une libéralisation du système de santé français, se rapprochant dangereusement du système américain où les plus pauvres n’auront plus d’autre choix que d’aller dans des hospices, la qualité de soins revenant à des personnes dont les revenus élevés leur permettront d’être bien soignés.

Il faut dire que dans le milieu de la Santé, tout est bon pour cacher la misère. On élabore de nouveaux protocoles de soins, on met en place de nouvelles formations et procédures, on informatise, etc. Bref, on parle de progrès, de robotisation, mais l’humain disparaît derrière ces procédures technologiques et technicisées.

Quand Marisol Touraine, ou encore Manuel Valls, visitent officiellement les hôpitaux, ils s’arrangent pour que le ménage soit fait avant leur arrivée, que les patients saturant les services d’urgence depuis des heures soient redirigés ailleurs, afin de montrer devant les caméras que tout est maîtrisé. Quand on parle de la crise liée à l’épidémie de grippe cette année, des décès des patients même vaccinés contre le virus, des urgences saturées et dans l’incapacité de prendre en charge ces malades, des infirmières rappelées sur leurs jours de congé pour pallier à la surcharge de travail, La ministre ne trouve pas mieux que de vouloir imposer le vaccin antigrippe à tout le personnel soignant (vaccin qui a su prouver son inefficacité mais qui enrichira l’industrie pharmaceutique). Et quand quelqu’un prend le courage de dénoncer la situation catastrophique du secteur de la santé actuellement, il est décrédibilisé par les hiérarchies qui le font passer pour un menteur, c’est le cas de l’interne Sabrina Ali Benali, qui a publié des vidéos, relayées massivement sur les réseaux sociaux, interpellant la ministre de la Santé sur les conditions de travail alarmantes à l’hôpital.

A côté de cela, et face au suicide de 5 infirmiers cet été sans compter ceux dont on ne parle pas, aux dépressions, aux démissions de masse, au grèves qui s’éternisent, le gouvernement reste silencieux. Il est d’ailleurs tout autant silencieux qu’impuissant, mais il ne voudra rien faire, surtout quand il a été nommé pour une période de six mois. Ils laisseront ça pour le Gouvernement suivant. A la guerre comme en politique, la lâcheté s’impose d’elle-même.

C’est sûr qu’il est préférable de cacher à l’opinion publique l’incompétence de la Ministre de la santé et des personne qu’elle a nommées pour gérer le domaine de la santé. Mais c’est à l’image du gouvernement d’Hollande. Comme d’imposer des réformes comme le Plan Hirsh alors que la majorité des soignants étaient contre. Les infirmières sont corvéables à souhait puisqu’elles sont tenues, par leur métier, d’être au service du malade, même quand elles sont en grève ou en congé. Ne pas se présenter sur son lieu de travail, sans excuse valable peut être sanctionné par la loi. Alors pourquoi se priver de faire des économies sur leur dos ? Mais attention, on ne touche pas à tout ! L’AME (Aide Médicale d’Etat) confère à toute personne, en situation irrégulière, résidant en France depuis au moins trois mois l’accès et la gratuité aux soins. Le cout de l'AME ? 678 millions d'euros 2015 estimé en 2015 et, il ne cesse d’augmenter. Les demandeurs d’asile, eux, ont droit à la CMU-C (Couverture maladie universelle complémentaire) qui permet de bénéficier d’une prise en charge à 100 % des dépenses de santé (aux tarifs opposables), sans avoir à faire l’avance de frais (tiers payant), y compris pour la part non remboursée par la Sécurité sociale (reste à charge) et le forfait journalier hospitalier. Il faut penser aux potentiels futurs électeurs…
Les soignants désespèrent d’être entendus et de voir leur situation changer. Face à une ministre et des directeurs qui étouffent cette réalité et se cloitrés dans le silence, face au peu de soutien de leur hiérarchie, face à des patients de plus en plus difficiles à prendre en charge dans des conditions en perpétuelle dégradation, face à l’indifférence, quelles sont leurs perspectives ? Aujourd’hui c’est : « Soigne et tais-toi » Et demain ?

La prochaine mobilisation et grève nationale des infirmières aura lieu le 7 mars 2017, peut-être, dans le contexte des présidentielles, pourra-t-on espérer que leurs revendications soient entendues. 

Morgane, infirmière