mardi 17 janvier 2017

Rappel : Voyages en France d'Eric Dupin ou «la fatigue de la modernité»


Et si le vote des cantonales traduisait la colère d'une France lassée des oukazes de la mondialisation?
Une "fatigue de la modernité", pour reprendre le sous-titre du livre du journaliste Eric Dupin qui a sillonné l’hexagone pendant des mois ?

"Nez au vent", l'ancien éditorialiste de Libération a parcouru dix-sept régions, explorant, à pied, en voiture ou en vélo, la France des villes moyennes, des pavillons et des campagnes.
Fort de quelque 300 rencontres, l'auteur raconte des dizaines de trajets de Français d'aujourd'hui. Aisés ou modestes, ils cherchent, en dépit des difficultés, à se construire sinon un bonheur, du moins un cocon. Souvent dans la région où ils sont nés, parfois dans celle qu’ils se sont choisis.

Journaliste politique, spécialiste des questions d’opinion, Eric Dupin se dit peu surpris du score élevé de l'abstention et du FN aux cantonales, tant il a constaté une défiance "généralisée" envers les élites. Dans Voyages en France, il dresse un état des lieux d’une France trop négligée, qui s’est pris de plein fouet le choc de la mondialisation. Une France saisie "dans sa chair" et non à travers statistiques ou sondages qui disent tout, sauf l’essentiel.

Par téléphone, nous lui avons demandé de donner, à partir de ses voyages, ses impressions d'en France, à partir de dix-mots clés. Voici les réponses d'Eric Dupin :
Désindustrialisation: "Du côté des élites, on a tenu parfois un discours disant "l’industrie c’est le passé, ça va être le domaine des Chinois ou des Indiens et nous, on va se spécialiser dans la matière grise." C’est totalement utopique. Les Indiens nous concurrencent déjà dans l’informatique. Or, il y a des gens qui veulent un travail manuel qualifié et ça, c’est dans l’industrie.
Mais l'industrie, de plus en plus, est tenue par des patrons lointains. J’ai vu des petites fonderies en Haute-Marne possédées par des fonds de pension, des gens qui n’ont jamais vu les ouvriers. Ceux-ci imaginent des gens qui débarqueront peut-être un jour en hélicoptère pour annoncer la fermeture de leur entreprise. C’est très anxiogène."

Elites: "J’ai constaté un état de défiance assez généralisé et profond vis-à-vis des élites politiques, journalistiques et économiques. C’est symptomatique aussi d’une crise de la représentation."

Humain (contact): "Il n’y a plus de contact humain. A la SNCF, en région parisienne, il y a beaucoup de guichets où il n’y a plus personne. Ils ont été remplacés par des automates. Qu’est-ce qui se passe pas quand on n’a pas la monnaie ? Pas de carte bancaire ? Quand on ne sait pas bien lire, ce qui est le cas d'un certain nombre de jeunes ?"

Incivilités: "A Saintes, le responsable des parcs et jardins nous a expliqué qu’un des problèmes, c’est le vol systématique de fleurs dans le jardin. Cet hyperindividualisme, qui méprise l’intérêt collectif, rend la vie pénible au quotidien. Tout le monde se méfie de tout le monde."

Immigration: "J’habite à Paris, dans le 19e, un habitat assez mélangé, et j’ai mis mes enfants à l’école publique, en ZEP. A Paris, dans les quartiers du nord ou de l’Est, il y a un mélange immigrés / bourgeois-bohêmes. Mais dans d’autres coins de la France, c’est vrai qu’il y a des quartiers qui frappent par leurs côtés socialement et ethniquement homogènes. Dans le centre-ville de Grasse, je n’ai entendu parler qu’arabe.
A part des exemples isolés, j’ai rencontré peu de cas de racisme avérés, mais j’ai constaté un phénomène de spécialisation des territoires. Il y a des quartiers populaires blancs et des quartiers populaires immigrés. Il y a une certaine forme d’apartheid, une difficulté de vivre ensemble croissante, qui nous rapproche de ce qui se passe aux Etats-Unis."

Mondialisation: "La mondialisation est l’héroïne négative de mes voyages. J’ai rencontré quelques entrepreneurs heureux comme ce Charentais ayant lancé un cocktail qui a fait fureur aux Etats-Unis. Mais une grande majorité des gens rencontrés sont très critiques vis-à-vis de la mondialisation. Pas simplement des ouvriers, mais aussi des chefs de petites et moyennes entreprises, pour qui la règle n’est pas juste. Ils sont aux prises avec la concurrence des pays émergents, aux conditions salariales et environnementales bien plus faciles que les leurs."

Modernité (Fatigue de la): "La modernité ce n’est pas celle des Lumières, mais le mouvement du monde qui va trop vite. La mondialisation rebat les cartes et menace l’équilibre des territoires. On vit mieux qu’avant du point de vue des richesses matérielles, mais une majorité de ceux que j’ai rencontrés pensent qu’on était plus heureux avant, qu’il y a une qualité de relations sociales qui s’est détériorée. Les gens vivent très mal le fait que "tout ce qui n’est pas rentable doit être sacrifié".

Néoruraux: "Il y a un exode urbain encore très minoritaire mais qui se développe. On trouve de tout, dont des gens qui ont une démarche très militante comme ceux qui vivent dans des yourtes dans les Cévennes. En Creuse, j'ai vu aussi une scierie autogérée, avec un PDG tournant, tiré au sort parmi les salariés. Dans le pays de Puisaye, en Bourgogne, s'installent des Parisiens privilégiant la qualité de vie, même avec des revenus moindres. J'ai ainsi rencontré quelqu'un qui travaillait avant à la télévision, où il gagnait deux à trois fois plus d'argent."

Nomadisme: "Un discours à la mode, porté entre autres par Jacques Attali, affirme qu'on est dans un univers où il faut bouger. Mais moi, j’ai été frappé par le nombre de gens qui vivent là où ils sont nés, qui sont attachés à leurs racines, et pas seulement dans les milieux populaires. Ils sont donc attachés à l’équilibre des territoires et refusent une vocation exclusivement touristique. D’où l’importance de garder un tissu industriel."

Temps, Territoires: "Désormais, les villes moyennes se ressemblent toutes, avec un secteur piétonnier colonisé par les mêmes magasins franchisés de marques de vêtement. Mais le vrai centre-ville, c’est le centre commercial, en périphérie. Avec, autour, des zones pavillonnaires qui s’étendent de plus en plus, comme celle de Pontaut-Combault, en Seine-et-Marne, la plus grande zone pavillonnaire de France. Avec, comme conséquence, des temps de transports de plus en plus longs. Temps de travail de plus en plus dense, de transport de plus en plus long : les gens manquent de temps. Ca a traversé toutes mes rencontres."

Voyages en France d'Eric Dupin, Seuil, 21 euros.
Voir aussi le site Libération