mercredi 25 janvier 2017

Nous avons été arrachés en masse à toute appartenance


Un gouvernement qui déclare l'état d'urgence contre des gamins de quinze ans. Un pays qui met sont salut entre les mains d'une équipe de footballeurs. Un flic dans un lit d'hôpital qui se plaint d'avoir été victime de "violences". Un préfet qui prend un arrêté contre ceux qui construisent des cabanes dans les arbres. Deux enfants de dix ans, à Chelles, inculpés pour l'incendie d'une ludothèque. Cette époque excelle dans un certain grotesque de situation qui semble à chaque fois lui échapper. Il faut dire que les médiatiques ne ménagent pas leurs efforts pour étouffer dans les registres de la plainte et de l'indignation l'éclat de rire qui devrait accueillir de pareilles nouvelles.
     Un éclat de rire déflagrant, c'est la réponse ajustée à toutes les graves "questions" que se plaît à soulever l'actualité. Pour commencer par la plus rebattue : il n'y a pas de "question de l'immigration". Qui grandit encore là où il est né ? Qui travaille là où il habite ? Qui vit là où vivaient ses ancêtres ? Et de qui sont-ils, les enfants de cette époque, de la télé ou de leurs parents ? La vérité, c'est que nous avons été arrachés en masse à toute appartenance, que nous ne sommes plus de nulle part, et qu'il résulte de cela, en même temps qu'une inédite disposition au tourisme, une indéniable souffrance. Notre histoire est celle des colonisations, des migrations, des guerres, des exils, de la destruction de tous les enracinements. C'est l'histoire de tout ce qui a fait de nous des étrangers dans ce monde, des invités dans notre propre famille. Nous avons été expropriés de notre langue par l'enseignement, de nos chansons par la variété, de nos chairs par la pornographie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le salariat. A cela s'ajoute, en France, le travail féroce et séculaire d'individualisation par un pouvoir d'Etat qui note, compare, discipline et sépare ses sujets dès le plus jeune âge, qui broie par instinct les solidarités qui lui échappent afin que ne reste que la citoyenneté, la pure appartenance, fantasmatique, à la République. Le Français est plus que tout autre le dépossédé, le misérable.

Comité invisible, L'insurrection qui vient