jeudi 12 janvier 2017

« J’ai toujours été isolé – dit Sanders – parce que je n’étais pas intéressé »

Trop de sincérité interdit l’impartialité. Les grandes personnes, ces bêtes sournoises, aiment l’impartialité ; elles mentent par peur de la vie, et elles contemplent ce mensonge dans le ravissement. Avec les errants, qui sont le scandale de la vérité, l’indignation se saisit de la pièce. Un sang de sorcière ne gèle plus les veines ; un pouls de spadassin donne le branle et allume le feu. Il y a plusieurs façons de perdre sa vie. La plus misérable est de vouloir la sauver en bourgeois sédentaire. Les errants en sont convaincus, et le disent. Roger Nimier les entend et les approuve. 
     « J’ai toujours été isolé – dit Sanders – parce que je n’étais pas intéressé ». La sauvagerie des errants ne serait-elle que de l’indolence ? On le criait, mais il faut se méfier de certaines attitudes qui, comme certains mots, sont chez Nimier des camouflages. Le manque d’intérêt, l’indifférence, ces jolis turbans entourent de mauvaises têtes. 
     Sanders et consorts s’isolent par coquetterie. Mais il faut bien voir que cette coquetterie est moins une simulation que l’exigence même de leur être profond. Ils veulent demeurer entre eux, parce qu’ils connaissent leur nature et ses phobies. Cette nature-là les étreint et, ensuite, les ordonne. Le courage de vivre est l’honneur de mourir. Ainsi sentent-ils, en interprètes de la violence des fils. 
     Nous ne cachons pas qu’ils ont des œillères, et du reste ils ne font rien pour le cacher. Mais, au rebours des sceptiques qui n’en ont pas, et dont le regard se promène sans s’arrêter et se fixer, ce qu’ils ignorent ou ce qu’ils dédaignent, – la part du monde qui n’en vaut pas la peine – leur procure à l’égard du reste, qui est leur domaine, une perception intense. Les œillères sont la rançon de leur foi : la force et la dignité de leur d’œil. 
     Au préjugé de la société contemplative, qui se flatte de son esprit de libre-examen (dévotion comme une autre : le culte de Prométhée), ils substituent celui de leur franc-maçonnerie. La raison raisonnante, lorsque les rationalistes la manipulent, acclimate tout. La raison des cœurs bien nés, qui n’est pas toujours raisonnable, ne tolère pas ce trafic médiocre : elle pousse au tragique, au hasard des choix et des camps. « Les lâches sont au milieu. Nous autres, comme nos ennemis, faisons tout pour la France. On n’a le droit que d’être milicien ou maquisard. Tous les autres pactisent, trahissent et survivent ». Ou encore : « En 44, Vichy m’emmerde plus que jamais mais les nazis sont devenus passionnants. J’ai pressenti la grandeur de la catastrophe allemande et les derniers efforts de son génie »
     Nimier ne prétend pas que le drapeau de l’étranger lui plaît autant, ou davantage, que le drapeau français. Il réclame seulement que l’on se range derrière un fanion qui donne une couleur à la vie. Vichy n’en donnait pas, non plus que l’attentisme. La collaboration parlementaire et la résistance parlementaire s’épaulaient au cours de la saison violente. C’était le front populaire du temps ; le juste milieu, avatar petit bourgeois de la politique machiavélienne, foutaise couarde et alibi de cette couardise. 
     Ce que proposent Sanders et Saint-Anne ce n’est pas une théologie romanesque du désespoir pour conjurer l’absurdité de monde des grandes personnes ; c’est l’ascèse des héros. « Chacun voit le romantisme sous des couleurs différentes ». On a donc vu les personnages de Nimier comme des porteurs de torches qu’ils jetaient au hasard, comme de sales gamins ivres et meurtriers, comme des activistes qui avaient pris la vie par le mauvais bout et qui s’attardaient du mauvais côté. Dans une époque de dévotion pseudo-nihiliste, on leur reprochait moins leur révolte que ses mobiles et son uniforme. Un contresens sur cette révolte, et la bêtise du temps n’avait plus rien à craindre. C’était la plus chafouine et la plus durable : la bêtise des critiques. La violence des fils chez Nimier n’a pas l’haleine courte de Hamlet, saccageur de soi par aboulie ; mais la respiration ample de ceux qui ne font pas la guerre avec les poumons des phtisiques pacifistes. C’est la violence des fondateurs de dynasties. 
     Nous sommes au royaume du danger. Sur Sanders et ses amis flotte ce que Faulkner appelait une odeur de verveine. Si l’on veut, l’odeur sui generis du courage, l’odeur sudiste. 
      Le monde des grandes personnes, avec sa religion de l’hygiène, de la prudence et du bavardage, est le monde yankee par excellence. Nimier a attaqué Camus avec cette férocité et avec cette constance parce que le célèbre rhétoriqueur du parti humaniste n’était qu’un quaker qui commentait la charte des droits de l’homme comme une Bible. Sanders et Saint-Anne se trouvent au cœur de cette guerre de sécession : les nordistes veulent effacer les contours de la sagesse terrestre et du chant de la terre. L’oncle Gide expert en spiritualité et dont le vice majeur est la débauche des mineurs, va répéter contre eux ce qu’il disait déjà contre d’autres sudistes : « Il n’y a pas un des personnages ». Ah ! beaux messieurs, vieux messieurs, tristes messieurs. Les souvenirs, leur fidélité créatrice, leur ardeur, les fusils qui les protègent, et, lorsque ces armes-là se seront tues, notre arme souveraine, la solitude de notre mépris et la camaraderie frondeuse qui l’accompagnera, voilà la réponse de Nimier et de ses personnages, au nom d’un région de l’être qui n’abdiquera pas. Sudistes de tous les pays, unissez-vous : bonne consigne vendéenne pour un Breton au regard clair et à l’âme errante sur les champs de bataille désertés. 

Pol Vandromme, Roger Nimier