lundi 23 janvier 2017

« Droit au cœur », Madame !

Je verrai toujours Gabin hurler à la face de Suzanne Flon la célèbre sentence du Maréchal Ney, tandis qu’il se saoule depuis sa cave tremblant sous les bombardements allemands, dans Un singe en hiver adapté par Verneuil en 62... le personnage d’Albert, un mélange d’aristocrate de la cuite et de vertu militaire. Un condensé parfaitement unique de grandeur et de sensibilité. Le cœur du « hussardisme » si je puis dire. Parce que la philosophie – la morale plus précisément – des « Hussards », ne se résume pas au principe anarcho-droitiste du « moi au-dessus de tout ». Il ne s’agit pas non plus de se livrer à un « culte du moi » barrésien, ni d’exalter l’usage sans retenue d’une liberté sans conséquence. Il s’agit au contraire pour eux de défendre une morale du moi exigeante, fondée sur la générosité, la grandeur et l’honneur de l’individu. L’admiration des « Hussards » pour les grands corps d’armée, la chevalerie, les romans d’aventure (le D’Artagnan amoureux de Nimier), les « morales du grand siècle » (Louis XIV par lui-même de Michel Déon), le culte du héros artificiel (le héros du Canard sauvage de Laurent), l’idée que l’homme ne devient homme que s’il prend une dimension morale en dépassant sa nature dans un acte sublime... tout cela s’inscrit pleinement dans un ordre de valeurs héritées de l’aristocratisme. Les « Hussards » sont des aristos, oui. A La Table Ronde, on avoue son admiration pour les 17ème et 18ème siècles où « l’homme de cour, le gentilhomme et sa parfaite armée, constituait un idéal reconnu pour tous les esprits du temps, de Maurice Sève à La Rochefoucauld, en passant par Gracian » ; on y cherche dans les siècles passés une « pureté de la langue » qui puisse renouer avec le « génie » de « l’esprit français ». 

C’est dans cette posture qu’on peut voir les affinités entre l’esprit « Hussard » et une culture « de droite », disons aristocratique. Leur ethos et leurs « postures » renvoient à une sorte de contre-culture de la distinction. La subversion des codes moraux, sociaux et langagiers (l’ironie ou le dandysme – ce « goût aristocratique de déplaire » cher à Baudelaire – de Nimier, les jeux de mots chez Blondin), ne sont pas seulement des moyens de poser une identité d’original, de décalé ou d’anticonformiste. Ce sont aussi des instruments visant à promouvoir la grandeur d’un individu qui ne se reconnaît pas dans les conventions ou les normes communes. Car les « Hussards » se situent au-delà. Ou en-deçà. Ou en tout cas avant. S’ils manifestent un vif intérêt pour l’épisode monarchique français des 12-13èmes siècles et pour l’âge classique, c’est qu’ils y voient l’expérience d’une harmonie initiale, le témoignage d’un ordre éternel à rebours de la grande dissolution moderne. « Nous sommes au milieu du siècle, et nous trouvons qu’il a mis trop longtemps à découvrir que l’ordre, cette chose difficile et calomniée, était beau et que le goût de la vérité était inavouable ». « Il me restait donc un avenir. D’un cœur impatient, je venais à l’offrir à tout ce qui dure, à tout ce que j’exige, à tout ce qui ordonne l’existence » conclut Sanders dans Le Hussard bleu en des propos qui font écho à ceux de l’auteur. Une sorte de mystique de l’ordre, derrière la figure, hautaine et provocatrice, de l’aristo

Pierre Poucet, Les Hussards, cavaliers des Arts et Lettres