vendredi 2 décembre 2016

Le vrai romantisme est celui de nos pères 2/2

     D’autres nous reprochent l’érotisme, mais déjà, comment prononcer ce mot sans rire ? Il est vrai que ces petits romans, vite écrits dans la colère des années 40, commencent d’une façon scandaleuse. Mais à la longue, ce scandale ne brûle plus personne et c’est l’eau de rose qui domine malgré nous. Le gouvernement que nous subissons ressemble trop au Directoire pour que l’époque entière ne s’y rattache par plusieurs traits. D’un côté, des affairistes sanglants, de très vieux imbéciles qu’on hisse au pouvoir et qui s’effondrent, à moitié morts, car la vie, plus impatiente que la nation, les vomit déjà. De l’autre, un troupeau confus de jeunes ménages avancés, de chrétiens aux idées larges, l’envie très naturelle de faire des bêtises, mais le besoin au même instant du consentement universel. De braves jeunes gens citent le marquis de Sade avec des rougeurs exquises. On se livre à l’érotisme avec application. Il semble que certains mots, une fois imprimés, déclenchent autant de trouble chez nos contemporains que la vision brutale d’une femme du meilleur monde qui se déshabillerait sous leurs yeux. Ainsi, la littérature, qui passait pour une personne distinguée, juste bonne à remplir les heures du métro et l’attente des jeunes filles sur les plages, révèle soudain son aspect canaille, sans façon, intéressant pour petits et grands – les petits y trouvant la révélation des mystères qu’ils ignoraient, les grandes personnes réchauffant à cette lecture une sensualité un peu éteinte ; de même un article publicitaire, brusquement, réveille les acheteurs.
     Malheureusement, la notion d’érotisme est assez ambigüe. Il se trouvera toujours de gros garçons pour réclamer un peu plus de logique. Ils diront que l’amour, les mots sales, les beuveries font un ancien et fameux mélange qui se passe des sucreries. Ils flétriront le pauvre Sade, qu’ils trouveront compliqué, impuissant et gâteux. Au contraire, si nous attachions par hasard trop d’importance à nos gestes ; si, précisément, nous dépassions le domaine des gestes pour entrer dans un univers magique, celui de l’émotion ; si nous nous conduisions par mégarde, en êtres sensibles, alors nous serions des petits civilisés comme il y en eut beaucoup et peut-être pourrions-nous employer un mot excentrique, inavouable : le nom d’amour. Tout se passe comme si les amateurs d’érotisme étaient de bons cuisiniers, la tête bourrée de recettes – tandis que les simples amoureux s’abandonnent au hasard des rencontres comme l’ont toujours fait les Cavaliers dans ce monde. N’importe ; il sera reconnu que lady Chatterley était une ignorante, on l’enverra à l’école de Théagène et Chariclée.

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne