jeudi 1 décembre 2016

Le vrai romantisme est celui de nos pères 1/2

     Les premiers romantiques étaient entrés dans vie comme de bons jeunes gens. Soucieux d’être à la mode, ils défendaient le trône et l’autel. Rien d’important pour un écrivain qui débute comme l’approbation des personnes arrivées, le murmure favorable des salons et un sourire sur le visage des maîtresses de maison. Trente ans plus tard, l’opinion des Écoles et des faubourgs devenait beaucoup plus flatteuse. A l’âge des hémorroïdes, quoi de plus doux qu’une clameur populaire, l’admiration des simples et un frisson de terreur dans les yeux des plus jolies femmes ? Celles-ci, en effet, ne prennent pas au sérieux les cris des enfants, mais la révolte des vieillards leur paraît toujours pleine d’avenir ; c’est-à-dire délicieuse et redoutable. En 1848, les romantiques couraient donc sur les barricades et montraient comment on ne se fait pas tuer pour vendre des volumes à trente sous.
     Au contraire, nous commençons par des déclarations incendiaires. Nous maudissons l’humanité. Avec beaucoup d’éloquence, nous parlons des charmes de la folie, du silence. Nous insultons les patries : c’est le bon moyen pour qu’elles nous entretiennent un jour. Mais auparavant, il faudra les refaire. Il est à craindre que nous ne profitions jamais beaucoup de nos mauvaises intentions. Constatons seulement qu’au cours des années 40 et à vingt ans, le voyage de l’anarchie à l’ordre se fait très vite.
     Le vrai romantisme est celui de nos pères. Il n’a pas manqué de force mais seulement d’unité. Cette inconduite est un nouveau mérité à nos yeux, car nous tenons pour assuré que des révoltés ne doivent pas marcher en rang. A peine pourrait-on citer l’école surréaliste, où la jeunesse criait dans les rues d’une façon charmante. Mais nous n’y trouvons pas Michaux, ni Saint-John Perse, ni Cendrars ; Supervielle s’en garde, Paul Eluard s’en échappe. En 46, on tente de nous persuader que le surréalisme a mis la Wehrmacht en fuite, empêché Hitler de dormir et fait tourner l’alcool éthylique dans le réservoir des V1. Vainement. Il s’avance vers nous avec un beau visage bien dépeigné, des mains vides : c’est un mouvement littéraire fantôme.
     Il reste les autres. Nous n’oublierons pas l’accent fiévreux de Drieu La Rochelle quand il écrivait Mesure de la France. Nous n’oublierons pas les colères de Bernanos, celles de Céline ; et le dédain de Montherlant nous est cher. Tout sépare un Mauriac, un Malraux et pourtant ils se sont rassemblés dans la nuit. L’adolescent penché sur l’édition scolaire des Pensées n’est pas si loin du garçon pauvre que Lawrence éblouissait autant que Spengler et qui rêvait d’unir Culture et Révolte. Avec Anouilh, avec Giono, dans sa face la plus inquiète comme dans son côté le plus viril, la littérature de cette époque est agitée d’un grand mouvement d’incertitude, d’attente, de conversion et d’aveux. Mais dans cet immense déballage – plus riche assurément que les fades confessions de leurs aînés, un Gide, un Gourmont, un Suarès – tous les éléments du problème, pour nous, sont donnés. Leur tourment est le nôtre, leur expérience nous grandit de vingt ans. Ils se sont plaints de la terre mieux que nous ne le ferons jamais. Nous héritons de la fatigue des voyages, du désespoir après l’action, si l’action déjà n’était pas inventée pour sortir du désespoir... Oui, les garçons de 1925 nous font encore plaisir à distance. En comparaison, notre génération semble chargée de tous les péchés du monde. Voici pourquoi.
     Elle indigne par sa légèreté, ce qui est normal. Après tant de ruines, on réclame des constructeurs, à défaut le silence et la résignation. Mais nous ne trouvons pas si mal que certaines choses, révélant leur pourriture, se soient écroulées. Quelques-uns auront bu cet alcool du mensonge universel, ils auront vite abandonné la France au profit d’un destin fait de mauvais coups, de hasards et de jeunesse, avec cet arrière-goût mortel qui est le signe des résolutions désespérées. Oui, ce terrible savoir, cette « gaya scienza » aura été donnée aux volontaires de ces Légions que les Tyrans levaient en Europe. « Ainsi recherchons-nous, dit Jünger, lorsqu’en nous le sens de la patrie s’est perdu, les mondes lointains que nous ouvre l’aventure. »

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne