jeudi 15 décembre 2016

Le renoncement du président ou la défaite de la communication politico-médiatique

François Hollande a-t-il fait preuve de courage ? Pour Arnaud Benedetti, il s'agit moins d'humilité que de la défaite d'un système qui se croyait assez solide pour se reproduire grâce à une communication que les peuples ne supportent plus. 

Voici le retour du temps historique, par nature insaisissable. La fin de partie à laquelle est contraint l'actuel chef de l'Etat en est l'un des symptômes parmi d'autres. 

Contre toute attente, François Hollande a déjoué en effet tous les pronostics. Nonobstant les sondages, les commentaires souvent contrits sur un quinquennat naufragé par la non-croissance, le terrorisme, les couacs gouvernementaux, une impopularité lancinante et record, rares étaient ceux envisageant un renoncement du Président à postuler à sa propre succession. Tout d'abord parce que, de tradition, un président sous la Vème défend son bilan et repart à la bataille, a fortiori s'il est en âge et en condition pour le faire ; ensuite parce que François Hollande s'était construit l'image d'un politicien suffisamment habile, retors même pour ne pas se laisser emporter par le refus du combat ; enfin parce que bien des signaux les plus récents adressés par l'actuel locataire de l'Elysée l'inscrivaient dans une démarche de pré-candidature. 

Le retournement de situation induit par cette annonce faite aux Français a ceci de signifiant que prenant à contrepied observateurs, médias, politiciens, il rétablit à sa façon l'autonomie du politique au regard de toutes les virtualités médiatiques et de toutes les supputations éditoriales. Mais cet énième épisode de la chronique des concurrences électorales et des jeux de la vie publique révèle surtout une triple défaite à la fois des professionnels de la politique, des élites médiatiques et des communicants. Ainsi assistons-nous quelque part à l'effondrement de plusieurs des mythologies qui ont sédimenté l'espace public de ces trente dernières années. La première d'entre elles, et non des moindres, résulte de cette idée selon laquelle le politique finit toujours par s'installer dans une durée qui brave jusqu'aux adversités les plus rugueuses. C'est la fameuse métaphore de Max Weber, ici battue en brèche, sur la vocation du politique consistant à «tarauder des planches de bois durs» et dont l'héritage mitterrandien, encore vivace dans les mémoires, renforce le trait dans notre imaginaire. Tout continue, encore , longtemps , avant que ne s'achève une carrière ... 

Sous cet angle, le geste de Hollande, commandé par la force de la lucidité contre le risque de l'humiliation, rompt avec la fatale fascination des élus pour l'acharnement tout autant exacerbé qu'exacerbant à la survie. L'homme ici aspire à échapper à la préoccupation politicienne, le temps n'est plus celui qui s'égrène au rythme de la perspective électorale mais celui qui s'inscrit dans une conduite qui vise à se mesurer à l'Histoire. Hollande acculé «historise» ainsi un comportement, produit d'une trajectoire toute de calculs et de manœuvres. La transsubstantiation qui érige le politicien en homme d'histoire demeure néanmoins un pari incertain. Ceux qui, définitifs, y voient une trace qui sauverait in extremis la trajectoire hollandienne de son désastre annoncé sont d'abord des commentateurs de l'instant ignorant tout de la lecture ultérieure de l'événement. Car celui-ci objective d'abord et surtout une impuissance à agir, à poursuivre la bataille. Il n'annonce rien quant au fond sur son empreinte à venir mais à coup sûr il trace des limites à la toute-puissance du machiavélisme. C'est en ce sens peut-être que sa portée est historique, non en ce qu'elle sauve un quinquennat mais en ce qu'elle dévoile d'une rupture systémique. Il existe en effet des contraintes inaltérables qui dissolvent l'art des plus habiles manœuvriers, aussi expérimentés soient-ils. C'est ce que signifie en premier lieu ce tohu-bohu politico-médiatique. En se démettant de son droit au combat électoral, Hollande d'une certaine manière n'assume pas son bilan tant il pressent l'irréversibilité du rejet massif que sa candidature ne manquerait pas de susciter. 

Mais bien plus que l'échec de cette conception prétendument indépassable, explicitement instrumentale et tristement cynique de la chose publique, c'est surtout une autre mythologie du temps présent qui se trouve mise à mal, celle de cette accréditation présumée des médias, en connivence avec les professionnels de la politique, à construire, à maintenir l'offre politique et à cadenasser le destin des sociétés. S'il y a un enseignement à extraire de cette civique et laïque surprise ce n'est pas tant l'humilité soudaine d'un politique aguerri qu'une nouvelle illustration de la défaite soutenue, répétée, croissante des tenants d'un paradigme qui s'imaginent portés par un système suffisamment solide pour s'auto-reproduire au travers d'une communication massive, répétitive, in fine néo-propagandiste . Le champ politico-médiatique, tissé d'entregent et d'entre-soi, se perçoit inébranlable, amnésique de ce que les forces de l'histoire disposent de capacités à renverser un édifice ...2016 de ce point de vue constitue une sorte d'année zéro: Brexit, Trump , primaires de la droite, rejet de la réforme constitutionnelle en Italie sont autant de vagues tsunamiques déstabilisatrices d'une dominance désormais assiégée. La renonciation du Président s'inscrit dans cette continuité-là: les médias, la communication, quelques élites ne voyant plus rien venir démontrent au grand jour qu'elles ne font pas l'histoire mais qu'elles en deviennent les premières victimes. Depuis des décennies, les partisans du «cercle de la raison «expriment à l'instar d'un Alain Minc leur certitude quant au bien et à l'avenir qui s'incarneraient dans un organisme idéologiquement modifié, une espèce de social-libéralisme libertaire. Cet hybride fait, comme en son temps le marxisme triomphant, du messianisme sans le savoir. Il dessine un sens de l'histoire qui comme tout sens de l'histoire vise à clôturer cette dernière. Les oligarchies à toute époque ont imaginé qu'elles étaient non seulement la raison mais un certain Finistère civilisationnel. Elles ont toujours pensé, à la suite de l'un des fondateurs des relations publiques et de la communication d'influence Edward Bernays que les opinions - c'est à dire les peuples- n'étaient que des enfants qu'il fallait dresser, pétrir, pour les amener à consentir à un certain ordre des choses. 

Inspiré par Walter Lippmann, un célèbre éditorialiste américain, Bernays, neveu de Freud, théorisa une communication dont la vocation consistait à «fabriquer du consentement» pour légitimer toujours plus le pouvoir du gouvernement des élites. C'est cette fabrique aujourd'hui qui est entrée en crise. Ainsi 2016 sonne peut-être le glas des préceptes de Monsieur Bernays et du logiciel communicant de ses héritiers qui partout de Paris à Washington, de Londres à Rome pensent détenir la clef des nations. Cette défaite de la communication, d'une certaine forme de communication à tout le moins, annoncerait surtout le retour des peuples et d'une histoire «de nouveau en marche»... Dès lors l'abandon du Président Hollande doit être interprété non pas dans ce qu'il dit d'un homme confronté à l'action mais dans ce qu'il reflète d'une époque en gestation et d'un mouvement de fond dont l'élan ne fait peut-être que commencer.