jeudi 24 novembre 2016

Les failles de la morale humaniste


Des années, ils nous restera seulement une odeur douce et fade. Comme une fin de siècle en vérité, comme des années fœtus... Les sages, par une circonstance désagréable, étaient des imbéciles. Les plus révoltés venaient vite déclarer qu’ils prêchaient l’humanisme. Chacun en mangeait une ration, au petit déjeuner, dans son journal quotidien. Ce mot avait plusieurs explications possibles. De toutes façons, ma génération n’y croyait pas beaucoup.
Il y en avait beaucoup trop. François Mauriac, Maurice Thorez, Jean-Paul Sartre, Léon Blum, les meilleurs et les pires étaient humanistes. Nous devinions le sens qu’un chrétien pouvait donner à cette attitude : une machine de guerre, un nouveau cheval de Troie pour rassurer les fidèles avant de les écraser sous l’huile brûlante de la Foi. Pour d’autres, c’était un rappel scolaire de la Grèce, essentiellement pacifique et libérale, comme chacun sait. Sans doute, le génie d’un Péguy avait-il réuni les suppliants antiques de Sophocle et ces modernes suppliants qu’étaient les grévistes russes présentant une pétition au tzar. Mais ni les uns ni les autres, remarquons-le, n’ont un Dieu pour les défendre. A leur place, devant l’injustice, un chrétien commande : Jeanne d’Arc ne supplie pas les Anglais d’abandonner le royaume, elle exige qu’il lui soit rendu. Cette certitude lui vient de sa religion. C’est tout le problème de la foi qui se pose à propos de l’humanisme.
D’abord, on ne nous dit jamais s’il est traité du Bien, comme d’une vertu générale – ou du bonheur de l’humanité. Dans les deux cas, nous constatons simplement qu’il s’agit d’une morale. A son sujet, on peut démontrer n’importe quoi : il faut y croire pour l’observer vraiment et pour que ses commandements soient réels. Or, l’humanisme est toujours très prudent dans ses principes, très impératif dans ses mandements. Il nous défend clairement de tuer nos semblables, sans nous expliquer pourquoi les autres sont nos semblables. On me répondra que ces choses-là « se sentent ». Ce n’est pas impossible. Mais dans le domaine des sensations, l’humeur est dominante, chaque instant est un argument nouveau et enfin, il n’est pas juré que tous les habitants de la terre sortent du même atelier, puisque aussi bien il n’y a plus de sculpteur. Tout à coup, si nos voisins nous apparaissent comme des insectes ou de purs étrangers, rien ne nous empêchera d’en supprimer quelques-uns. Les moustiques tués, les résistants fusillés, les fascistes abattus, ces choses-là ne se comptent plus. C’est une affaire d’impatience ou de colère. Naturellement cette méthode n’est pas recommandable, la société ne peut subsister que dans l’ordre ; elle punit cette regrettable vivacité de mouvement, quand elle s’exerce hors des guerres et de leur sillage. Avouons que ces arguments-là ne sont pas fameux. D’abord on ne sait plus très bien quand l’heure des massacres est passée, ni la minute exacte à laquelle un traître reprend la peau respectable d’un honnête citoyen. Ensuite, pour échapper à un châtiment qu’on ne reconnaît pas dans le fond de son cœur, il suffit d’adresse. De toutes manières, on ne détruit pas la société par l’effet d’une vengeance particulière ou d’une seule injustice – tant que les autres demeurent patients et justes. Et puis on peut avoir envie de détruire la société, quand ce ne serait que pour voir ce qu’elle avait dans le ventre.
La morale chrétienne est franche et logique. Elle affirme d’abord que les hommes sont semblables parce qu’ils ont été créés à l’image d’un Dieu. Bien que l’idée de Création soit offensante pour la dignité de l’électeur, sur cette base, l’accord est possible. Le châtiment a une signification naturelle – et la Grâce est sensible, attendue, dans la mesure où le Tout est plus que le simple assemblage des parties. Cet édifice est vivant, mais profondément gardé par son squelette. Il y a là-dessus un mot de Saint-Cyran qui me va droit au cœur : « Dieu aime mieux l’ordre de la charité que la charité même ».
Une morale humaniste, sans Dieu, est parfaitement trompeuse. Elle ne nous prouve pas que les habitants de la terre aient une importance véritable. Elle ne saurait affirmer que le Tout soit supérieur à l’addition des parties – ni qu’il existe un universel humain, en dehors des rêveries et des statistiques. On sera donc loyal, pacifique, honnête, plutôt par goût ; ou bien par éducation. Un goût d’une autre espèce conduira naturellement aux crimes et au mensonge. Imbécile qui s’en offenserait, imbécile qui accuserait d’injustice un simple agrégat d’hydrogène et d’azote !

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne