jeudi 3 novembre 2016

Débattre de la ligne économique du FN, une «audace» dangereuse

Il n’y a qu’une ligne au Front national» : on n’a jamais à attendre très longtemps pour voir ce credo frontiste démenti par les faits. Ce n’est pas faute, pour la direction du parti, de tout faire pour étouffer l’expression des clivages internes du FN. Dernier exemple en date : le sort du jeune Pierre Grandjean, rapporté cette semaine par le Canard enchaîné. Inconnu du grand public, l’homme présidait, jusqu’à tout récemment, le «Collectif Audace». Sous la tutelle du Rassemblement Bleu Marine, cette structure est chargée de promouvoir les idéaux frontistes auprès des jeunes entrepreneurs. Plutôt dynamique, le collectif organise force colloques et tables rondes, et alimente de ses notes les hiérarques du FN.
Mais sa tâche la plus pressante est désormais de se doter d’un nouveau président, car Pierre Grandjean ne l’est plus. Selon le Canard, le jeune homme s’est vu débarquer manu militari pour avoir pris d’insolentes libertés avec la doxa économique mariniste. Serait en cause un petit livre produit par le collectif, «Vivent nos entreprises» – que le secrétaire général du FN, Nicolas Bay, dédicaçait à tour de bras lors des dernières universités d’été du parti, en septembre à Fréjus. Franchement libérales, les propositions développées dans le livre n’ont pas plu à la direction frontiste, qui avait dénoncé dans la loi travail un «choc de précarisation» pour les salariés.
Copieuse engueulade
Pas de quoi décourager Pierre Grandjean, qui a enfoncé le clou voilà quinze jours dans un entretien à Minute : «Soit on dit qu’en 2017, le programme doit se situer autour de la stratégie définie par Florian Philippot, c’est-à-dire autour de l’étatisme, et le FN va continuer à prêter le flanc à l’accusation d’avoir une politique de gauche économiquement parlant […] Soit on adopte un discours en faveur des libertés économiques et la sécurité économique du pays, et à mon avis il y a un gros réservoir de voix auprès des électeurs de droite.» Et de conclure avec candeur : «Je pense qu’il faut aller vers cette deuxième solution.»
Si cet avis est partagé par un certain nombre de cadres du FN, il n’est jamais ou presque exprimé à visage découvert. Et pour cause : il a, selon le Canard, valu à l’audacieux entrepreneur une copieuse engueulade, suivie de sa destitution. Premier crime : avoir tenu ces propos dans l’hebdomadaire d’extrême droite Minute, dont ne veut pas entendre parler Marine Le Pen. Deuxième tort : mettre sur la table une ligne alternative à celle de la présidente du parti. Troisième grief : paraître contester ouvertement l’influence de Florian Philippot dans l’élaboration de cette ligne.
Contacté par Libération, Pierre Grandjean conteste avoir été mis à pied, évoquant un retrait volontaire pour «raisons professionnelles». Un retrait assez soudain pour avoir provoqué l’annulation d’un colloque FN sur les questions économiques, prévu le 20 octobre et remplacé en catastrophe par une réunion sur les seniors. Où que soit la vérité, ces péripéties affaiblissent l’influence du collectif libéral, au bénéfice d’une autre structure du même genre, «Croissance Bleu Marine», dirigée par le plus accommodant Mickaël Sala. «Il n’y a qu’une ligne au Front national» ? A ce rythme, cela pourrait même devenir vrai