jeudi 6 octobre 2016

Un tyran est alors comme un domestique renvoyé


En 93, les choses allaient mal. Une majorité indécise, à la Convention, baissait la tête, car si bas que la guillotine frappe, un député trouve toujours plus bas pour se terrer. Quand l’ennemi est loin des frontières, on peut se débarrasser de cette insupportable Montagne. Un tyran est alors comme un domestique renvoyé. Les enthousiasmes de la jeunesse s’employaient à l’armée. Tout le fascisme du Comité de Salut Public s’en trouve disloqué. Il reste évidemment la police. Mais c’est une puissance durable, accommodante, elle va faire entendre la voix de l’humanité ! Robespierre se laissera tuer et quand on lui propose d’appeler le peuple aux armes, il a cette parole qui me réconcilierait presque avec lui, car elle sonne comme le glas de toutes les dictatures : « Au nom de quoi ? »
     Avec ce mot, la révolution est finie. Les beaux esprits vont reparaître. Le Directoire pourra bien accumuler l’injustice et la bêtise, ces péchés se balancent et on les oubliera, car, au milieu des crimes et de la faiblesse de l’État, l’Académie des Sciences Morales et Politiques fonctionne heureusement.
     Enfin, il me plaît de lire cette phrase chez Caulaincourt, à propos des jeunes soldats de la campagne de Russie : « Les chefs voulurent faire rivaliser cette jeunesse avec les vieilles bandes qui avaient survécu à tant de fatigues, de privations, de périls. » Cette Garde Impériale, cette S.S., était la dernière forme du fascisme. Tous ces termes modernes ne sont pas employés pour fausser ou forcer l’Histoire. Après tout, nos ancêtres étaient bien assez grands pour inventer ce mot de « fascisme », s’ils en avaient éprouvé le besoin. Mais le passé souffre trop souvent d’une désaffection qui s’explique aisément. Comme chacun sait, nous en sommes les maîtres et, pis encore, les propriétaires. Nous le visitons sans émotion. Il lui manque, pour être perçu d’une façon normale (c’est-à-dire présente), sa part d’obscurité, d’erreurs, sa contagion même. Le passé est une histoire désinfectée et il est reconnu qu’on ne se bat plus pour venger la mort de Charlotte Corday. 

Roger Nimier, Le Grand d'Espagne