vendredi 7 octobre 2016

Les Hussards, une école littéraire ?


Sûrement pas. Ils disent tous en tout cas leur hantise d’être rangés sous la même bannière. Par souci de singularité, sans doute : les « Hussards » cherchent à réhabiliter le moi, à rappeler son irréductibilité à de simples catégories politiques dans une époque où le collectif est censé compter plus que tout. Face au « nous » de la gauche intellectuelle, les « Hussards » posent leur « je » - et leur « jeu » contre l’esprit de sérieux des professeurs de moralité littéraire. 

Alors « Hussard », également, Michel Déon, collaborateur à La Table Ronde et La Parisienne, auteur du mémorable Je ne veux jamais l’oublier en 1950. « Hussard », enfin, et non des moindres. Antoine Blondin, le noble vagabond de bistrot dont l’esprit de dérision et le goût du jeu de mots subtil viennent colorer d’une ivresse joyeuse et désespérée les lettres françaises. Un remède à la dépression : Un singe en hiver. Ça campe assez bien le personnage : Blondin, c’est l’éloge de la liberté chanté dans les vapeurs de l’éthanol

Qu’est-ce qui rassemble les « Hussards », finalement ? Vus de loin, ils collaborent aux mêmes revues, un peu antirépublicaines, il est vrai, parfois... De là à dire qu’elles sont tendancieuses... question de point de vue. Pas le mien. Mais la nouvelle République proclamée en 1946 ne les enchante pas vraiment. Il faut lire le Grand d’Espagne de Nimier pour se faire une petite idée : « Telle était notre République. Elle était dure, oui, comme le plâtre et les fards séchés sur le visage d’une vieille maquerelle. Et pure, parce que personne, depuis longtemps, ne voulait y toucher ». Faut dire que, formés à l’Action Française dans leur jeunesse, ils ne pouvaient pas vraiment passer à côté des thématiques de la droite littéraire antiparlementaire. Démocrates les « Hussards » ? Je ne dirai pas que c’est le meilleur adjectif qui les définisse. La démocratie, pour eux, c’est la loi du nombre, donc la loi des cons. « Ô race criarde, acharnée à se prouver qu’elle est terrible quand elle est juste ennuyeuse (...). Cette agitation sans suite, ces émotions, ces hurlements dans le vide me les dépeignent parfaitement. Je sais comment ils sont et je sais comment je suis. Ce mépris qui vous racle la gorge et cette terreur soudaine d’être confondu parmi eux »

Non, les « Hussards » n’ont pas pour modèle la Révolution et les grands idéaux abstraits des Lumières. Sauf pour en faire des confettis : « la révolution de 89 a des causes frivoles, comme la mauvaise rentrée des impôts, la faiblesse du roi, l’argent anglais. Je voudrais maintenant parler ici des motifs sérieux. On peut dire, par exemple, que les français étaient amoureux de la reine et ne lui pardonnaient pas de la voir flirter avec des étrangers ». Leur truc, c’est pas vraiment le moderne, auquel ils reprochent son inconstance – son imposture, pour reprendre une idée de Bernanos, père spirituel de Nimier. C’est plutôt avec le passé qu’ils entretiennent un rapport privilégié, en nourrissant une forme de nostalgie. Ils sont, à l’instar du héros éponyme d’Antoine Blondin, des Monsieur Jadis, et recherchent dans un héritage moins politique que moral, religieux et littéraire de quoi tromper leur ennui et leur écœurement : « Nous sommes jeunes, il est vrai, et je me demande comment nous, qui avons eu vingt ans à l’époque de la déroute, du marché noir et de la dissidence, saurions qu’il existe du courage si nous ne l’avions lu dans les livres. C’est donc à leur témoignage qu’il nous faut nous référer, sinon pour entreprendre la révolution, du moins pour y croire »

Pierre Poucet, Les Hussards, cavaliers des Arts et Lettres