lundi 17 octobre 2016

Jacques Laurent, hussard puni


     Des hussards qui étaient quatre comme les trois mousquetaires, Jacques Laurent reste le moins bien considéré. C'est le hussard puni. Nimier est une icône, Antoine Blondin une idole, Michel Déon -l'unique survivant de cette fameuse troupe, prouesse qu'il doit à de longues marches sur les plages grecques et dans les pubs irlandais - un patriarche. Laurent, lui, fait grise mine au bal de la postérité. Paie-t-il un prix Goncourt qu'il est le seul hussard à avoir jamais obtenu ("Les bêtises, Grasset, 1971) ? Ou son amitié avec François Mitterrand, qui lui valut, dans les années 80 et 90, à une époque où les journaux appelaient le président socialiste "Tonton" comme "Les tontons flingueurs" ou "Dieu" comme le poème de Victor Hugo, une indulgence contrainte de la critique ? Expie-t-il la fortune et la gloire qui, sous le pseudonyme de Cécil Saint-Laurent et les tirages de "Caroline chérie", en firent, à la fin des années 40 du siècle dernier, la cible des jalousies qui peuvent enfin s'exprimer aujourd'hui dans un silence de plomb ? Ou faut-il mettre l'actuelle désaffection envers Laurent sur le compte de la biographie que Bertrand de Saint Vincent consacra naguère à l'écrivain chez Julliard, ouvrage d'excellente tenue équestre mais qui mit au jour, avec une précision meurtrière, les activités de Laurent en faveur du gouvernement de Vichy sous l'Occupation ? Sur une œuvre comptant au bas mot une centaine d'ouvrages, il n'y en a que deux ou trois disponibles, encore faut-il les chercher avec obstination dans les plus grandes librairies de France. Absent des programmes scolaires, recalé à l'université, non réédité en livre de poche, Jacques Laurent reste assis sur sa chaise quand les autres - Perec, Duras, Vian, Camus, Sartre, Gary et Sarraute - dansent dans les bras de leurs jeunes lecteurs et lectrices, ceux-ci étant dûment encouragés à se frotter contre leur prose par les profs de lycée ou de fac.

     Pendant la trêve des confiseurs, j'ai mangé des confiseries : les quatre volumes de la série des "Clotilde". Je n'indique pas l'éditeur, car il n'édite plus cette tétralogie un peu wagnérienne qui raconte, avec une exquise alacrité, la vie voluptueuse d'une jeune intellectuelle sexy de province entre 1940 et 1962. Déguisé en fille, Jacques Laurent, qui signe ici Cécil Saint-Laurent comme pour la plupart de ses romans majeurs de la même époque -"Caroline chérie", donc, mais aussi "Lucrèce Borgia" et surtout la prodigieuse série des "Hortense"-, a les jambes plus libres pour courir le monde et la langue plus déliée pour raconter ce qu'il a de gros sur la patate. Les textes sont meilleurs quand ils ont un prétexte. Ça les durcit comme un poing. Après la Libération, les écrivains de gauche ont eu des postes, deux de droite des pertes. Celles de l'Indochine, de l'Algérie. Il y en a même eu un - Déon - pour se soucier de l'Angola. Un chagrin d'amour, ça cicatrise ; un chagrin politique, ça purule. Pendant des années. Des décennies. Les femmes oublient plus vite que les déroutes, même quand on n'a pas été brillant avec elles. 

     L'ouverture de "Prénom Clotilde" (1957) : la grâce pure d'une marche de Mozart. L'intensité, la fièvre, la lucidité, l'humour. Un français ample, précis, familier. La fraîcheur de Clotilde. Son teint de rose non socialiste mais très sociale. Je n'ai rien trouvé, parmi les nouveautés romanesques de 2011, qui arrive à la cheville de ce roman. Je l'avais lu à Villers-sur-Mer, l'été de 1973, pendant mon hépatite virale, dans la collection Presses Pocket, où il est aujourd'hui introuvable. C'est encore plus beau quand c'est introuvable.

Patrick Besson pour Le Point 2052