jeudi 7 juillet 2016

Les chefs n'ont pas saisi la gravité de la situation...


Après-midi du 4 octobre. Colonne Le Page.
A la mi-journée le PC de Le Page, 8ème RTM et le 1er Tabor s’apprêtent à quitter 765 pour gagner à 1 km, une cuvette suspendue dans les falaises calcaires qui bordent à l’est la vallée de Quang Liet, au pied sud du calcaire cote 649. Elle est traversée par la piste qui descend vers le village de Coc Xa depuis Dong Khé ou Na Pa.
Vers midi, le groupement Delcros arrive harassé au sud de 765 à quelques centaines de mètres de Le Page dans un site calcaire couvert de jungle.
Après échange entre les chefs d’unité, il est convenu que l’adjoint du lieutenant-colonel Le Page, commandant Labataille, viendra chercher les hommes de Delcros pour les guider vers Le Page. Ceux-ci se raccrocheront à la suite de la colonne qui fait mouvement vers la cuvette. La compagnie du capitaine Guidon du 8ème RTM gardera la position 765 jusqu’au passage des derniers éléments du sous-groupement Delcros.
Mais le commandant Labataille s’égare dans la jungle, le capitaine Guidon ne voyant plus de troupes défiler au-dessous de son piton croit que le sous-groupement Delcros est passé et abandonne la position 765 qui est immédiatement occupée par les Viets. C’est alors que se présentent les Goumiers et les Légionnaires de Delcros qui sont accueillis par un feu nourri depuis 765. Ils ne peuvent rejoindre la colonne Le Page.
Il apparaît qu’il y a eu une certaine précipitation des hommes de Le Page dans leur déplacement vers l’ouest, vers la cuvette sous le harcèlement des Viets en cette mi-journée du 4 octobre. En tête le 8ème RTM moins la compagnie Guidon. Suit le 1er Tabor et enfin le PC avec Le Page qui n’attend pas les blessés du 1er Tabor.
En effet le médecin-capitaine Enjalbert de cette unité, sans escorte en queue de colonne avec une trentaine de blessés dont la moitié doivent être brancardés et quelques Goumiers de bonne volonté, arrive en bas de 765 et constate qu’il ne peut rattraper le PC de Le Page, les Viets entre temps collant au groupement ont commencé à infiltrer toute la jungle autour. Et ceci, bien que « l’ennemi soit bridé par l’aviation », selon un compte rendu de la situation du 4 à 18 heures adressé par Lang Son à Hanoï.
Le médecin-capitaine Enjalbert qui n’a pu suivre et rejoindre son unité avec ses blessés, n’a donc plus que la solution de se joindre à des hommes de chez nous qu’il rencontre dans la jungle, c’est le sous-groupement Delcros avec lequel il fera le périple des trois prochains jours séparé du gros de Le Page et avec ses blessés qui n’appartiennent pas aux unités de Delcros.
Privés de sommeil depuis quarante-huit heures, sans vivres, alourdis par plusieurs dizaines de blessés sur brancard, les hommes de Delcros ne sont pas en état de donner l’assaut pour ouvrir le passage vers Le Page. Ils refluent donc vers le sud-ouest dans les anfractuosités de la falaise calcaire qui borde à l’est la vallée de Quang Liet à une distance d’environ 2 km au sud de la position 649 du colonel Le Page.
Delcros et ses Goumiers descendent en fin de journée dans la vallée où ils croyaient que Le Page était déjà arrivé après avoir emprunté la vraie piste plus au nord, signalée sur la carte qui descend de la falaise vers le hameau de Coc Xa. Ils sont dispersés par des Viets.
Ainsi des Viets sont donc déjà arrivés ici, à l’ouest du site des combats précédents dans la vallée du village de Coc Xa alors même que le groupement Le Page obstrue la seule piste directe qui y descend. Segrétain et le BEP, en haut de la falaise, perdent le contact avec Delcros.
L’examen des messages émis par Lang Son et Hanoï montre que les grands chefs n’ont pas saisi la gravité de la situation engendrée par l’impossibilité pour le sous-groupement Delcros (11ème Tabor et BEP) de rejoindre le gros de Le Page à la mi-journée du 4. Rejetés à 2 km au sud du dispositif, les hommes de Delcros ne pourront descendre dans la vallée qu’à l’aplomb d’un mouvement de terrain en forme de col au pied de 533.
Conséquences : difficulté voir impossibilité de communiquer par radio avec Le Page, isolement, (Le Page a reçu quelques vivres et munitions par parachute), fatigue supplémentaire des hommes épuisés par 48 heures sans sommeil, brancardage éreintant de plusieurs dizaines de blessés dans la falaise qui borde la vallée. 

Serge Desbois, Le rendez-vous manqué