lundi 4 juillet 2016

J'ai un job à la con 7/9 : "De toute façon, personne ne me lit"

Martin, 31 ans, « brand publisher »

Martin case des mots-clefs dans des textes qui ne seront lus que par des robots. Ça lui donne des envies de tout casser.

« Mon travail consiste à nourrir Google d'informations de très mauvaise qualité. Je rédige des articles pour un site qui vend des voyages. "Partir en camping dans l'Orne", "Passer ses vacances dans la Creuse" Je me présente comme journaliste "tourisme", mais ça fait deux ans que je n’ai pas quitté Paris.

Je suis passé par une boîte où ma cadence d’écriture était enregistrée. "Temps raisonnable", "temps excellent". Un tiers de mon salaire dépendait de ma performance. Au bout d’une semaine, je pompais des brochures touristiques. Surchargés de mots-clefs, les textes en devenaient illisibles.

De toute façon, ils ne sont faits que pour être scannés par les moteurs de recherche. J’ai écris des choses que personne n’a lues, qui sont perdues dans les limbes d’un back-office. Google passe son temps à changer son algorithme pour faire descendre les sites pourris. De notre côté, on s’efforce de le gruger. C’est d’une stupidité sans nom.

J’ai fait de longues études. Mais parmi mes amis, je suis celui qui a le métier le moins enrichissant. Après avoir travaillé pour une asso, n'ayant pas droit au chômage, j’ai dû décrocher du boulot en deux semaines. Là, je me suis trouvé "bloqué" en CDI : ils refusaient les ruptures conventionnelles.

Maintenant, j’ai la "chance" de n’être qu’en CDD. A la fin de mon contrat, je pense me sauver.
J’ai eu des passages de dépression où j’en voulais à mes parents de ne pas avoir stoppé ce mouvement. J’espérais alors que mes enfants me haïraient pour y avoir aussi participé. J’en suis venu à désirer la révolution non pour le but à atteindre mais pour la violence et le chaos.

La technologie aurait dû nous libérer des travaux pénibles, mais nous avons recréé des métiers vides de sens pour exister socialement. On se contente donc d’aller vers le pire par facilité, par distraction. Et mon travail consiste justement à fabriquer cette distraction. »