mercredi 13 juillet 2016

De nouveaux soupçons de corruption pèsent sur le préfet Alain Gardère


Mis en examen pour corruption en janvier, le grand flic sarkozyste Alain Gardère est soupçonné de s’être constitué un important patrimoine immobilier en rendant des services à des chefs d’entreprise. L'enquête s'étend dans plusieurs directions. Premier volet de notre enquête sur les affaires du préfet Gardère. 

Jusqu’où ira la chute du préfet Alain Gardère ? Mis en examen le 21 janvier pour « corruption passive », « prise illégale d’intérêts », « recel d’abus de biens sociaux », « détournements de fonds publics », « abus d’autorité » et « détention illicite d’arme de catégorie B », l’ancien grand flic sarkozyste avait aussitôt été limogé du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS), organisme public qu’il dirigeait depuis décembre 2014. En cause, sa trop grande proximité avec des chefs d’entreprise de ce secteur, les services qu’il leur rendait, et les cadeaux et avantages qu’il acceptait d'eux, ce alors que le CNAPS est justement censé contrôler leurs activités. 

De nouveaux soupçons visent aujourd’hui Alain Gardère (59 ans), qui est resté en liberté contre le paiement d’une caution de 150 000 euros, dont l'importance s'explique par son étonnante surface financière. Selon des informations obtenues par Mediapart, le parquet de Paris a en effet délivré une série de réquisitoires supplétifs à la juge d’instruction Aude Buresi, qui élargissent le champ des investigations déjà confiées à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). 

Le 10 mars, le parquet a donné son feu vert à la juge, qui pourra instruire sur d'autres faits commis par Alain Gardère dans ses précédentes fonctions de préfet délégué aux aéroports de Roissy et du Bourget, de septembre 2012 à décembre 2014. Le réquisitoire supplétif vise des faits qualifiés d’« abus d’autorité », « faux et usage de faux », « détournement de fonds publics », « corruption active et passive », mis au jour lors d’une perquisition à la préfecture déléguée aux aéroports, menée par les policiers de l’IGPN. 

Dans ce volet de l'affaire, Alain Gardère est soupçonné d’avoir fait délivrer des badges d’accès aux zones de sûreté de Roissy de façon illicite, notamment en faveur du patron du cabaret Le Paradis Latin, Sidney Israël (69 ans), en mai 2013. L’ex-préfet est également soupçonné d’être intervenu pour faire classer sans suite un grand nombre de contraventions pour des proches et des relations d’affaires, et enfin d’avoir abusé de frais de représentation et de carburant, toujours selon les documents saisis à la préfecture déléguée. 

Plusieurs autres réquisitoires supplétifs ont également été délivrés par le parquet de novembre 2015 à avril 2016, qui concernent cette fois une longue liste d’abus de biens sociaux commis au préjudice de sociétés du secteur du bâtiment. Les nombreuses investigations, perquisitions, écoutes téléphoniques et auditions confiées à l’IGPN ont en effet permis de mettre au jour des liens très étroits entre Alain Gardère et des chefs d’entreprise de ce secteur. 

Surtout, le grand flic s’est constitué au fil des ans un important patrimoine immobilier qui intéresse au plus haut point les enquêteurs. Alain Gardère et son épouse sont en effet propriétaires de pas moins de dix appartements en région parisienne, dont la plupart sont actuellement loués. Selon des documents comptables et des dépositions (artisans et salariés du bâtiment), la plupart de ces biens ont été acquis à prix d’ami par Alain Gardère : des promoteurs lui ont vendu plusieurs appartements « brut de béton », c'est-à-dire très en dessous du prix du marché, et ont ensuite fait effectuer gratuitement par des sous-traitants les travaux d’aménagement et les finitions. À Maisons-Alfort (Val-de-Marne), les époux Gardère ont ainsi pu acquérir, en 2005, deux appartements (de 2 et 6 pièces) respectivement pour 120 000 et 269 000 euros, alors qu’ils en valaient 200 000 et 510 000, selon les enquêteurs. 

Alain Gardère a revendu quelques-uns de ces biens en effectuant une plus-value importante, cela pour investir à nouveau. Mais les six mois d'écoutes téléphoniques de l’IGPN attestent, en outre, que le directeur du CNAPS avait de plus grands projets. Il envisageait d’investir dans deux hôtels, au Bourget et à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), fort de ses relations avec des élus, des chefs d’entreprise, des banques et des investisseurs. Alain Gardère projetait également d’investir dans un restaurant de bagels à l’aéroport de Roissy, où il avait noué des contacts étroits avec plusieurs responsables et chefs d’entreprise. 

Pendant sa garde à vue à l’IGPN, puis lors de sa présentation à la juge Aude Buresi, Alain Gardère a expliqué qu’il consacrait une part importante de ses revenus à des investissements immobiliers, dans le cadre de programmes de défiscalisation (lois Robien et Scellier) et dans le but de faire baisser son imposition. Toutes ces opérations immobilières ont été lancées dans le dessein de préparer sa retraite, tout en assurant un revenu à son épouse, sans activité et dont il est séparé, a-t-il expliqué. 

Le préfet a déclaré percevoir un salaire mensuel net de 9 800 euros, ainsi qu’une prime annuelle de 18 000 euros, et des revenus fonciers d’environ 55 000 euros annuels, tout cela en réussissant à ne pas être imposable, grâce aux déductions de ses investissements immobiliers. Il a également déclaré détenir 180 000 euros d’assurance-vie. Malgré ses revenus et son patrimoine, Alain Gardère bénéficie également d’un logement social (3 pièces) de l’Office public d’habitat (OPH) de Puteaux (Hauts-de-Seine). Au CNAPS, il disposait par ailleurs d'une voiture de fonction et de frais de représentation. 

Sur le fond, pour ce qui est de son patrimoine, la juge et les enquêteurs soupçonnent fortement Alain Gardère d’avoir bénéficié de nombreux travaux gratuits, ristournes et autres cadeaux en nature d'un montant important, de la part de chefs d’entreprise auxquels il rendait de menus services, notamment en faisant annuler leurs contraventions et autres PV routiers. 

Alain Gardère est également soupçonné d’avoir accepté ou sollicité de nombreux avantages gratuits : billets d’avion et de train, mise à disposition de maisons de vacances et de voitures (séjours en Grèce, au Portugal et en Corse, invitations à Dubaï, en Hongrie…), invitations au restaurant, places de concert, matchs de foot et de rugby, mais aussi des vêtements, un téléphone portable, des meubles, et l’installation d’une alarme d’appartement. 

Selon les écoutes téléphoniques, les factures et les auditions qui figurent au dossier, le préfet n’hésitait d'ailleurs pas à réclamer lui-même régulièrement des invitations dans de bons restaurants (Le Jules Verne, sur la tour Eiffel, ou Toit de Paris, sur la tour Montparnasse), parfois pour fêter un anniversaire. Pour cela, il téléphonait soit à des amis restaurateurs, soit à des amis chefs d’entreprise. 

Un des grands flics de Nicolas Sarkozy 
Outre Alain Gardère, trois autres personnes sont actuellement mises en examen dans ce dossier. À savoir son ancien directeur de cabinet au CNAPS, Pierre Cournil (44 ans), ainsi que deux chefs d’entreprise du secteur du bâtiment ayant réalisé des prestations gratuites pour le compte du préfet : Armindo Dias Fernandes (48 ans), gérant de la société Lamas, et Antonio De Sousa (68 ans), un important promoteur, propriétaire du groupe France Pierre. Mis en examen le 13 avril pour « abus de biens sociaux » et « trafic d’influence », ce dernier est également soupçonné d’avoir arrosé plusieurs élus de la région parisienne, et a été placé en détention provisoire. 

Problèmes de permis de séjour, demande de naturalisation, permis de conduire, passeport, ou encore procès-verbal pour tapage nocturne contre une boîte de nuit huppée : le préfet Gardère prend soin de répondre à tous ceux qui le sollicitent, selon l'enquête policière. Il semble se démener pour rendre service, et échange même des conseils et tuyaux avec ceux qu'il est censé contrôler, que ce soit à Roissy ou au CNAPS. Un chef d'entreprise s'intéresse au futur marché des portiques de sécurité dans les gares, un autre guigne un gros marché en Afrique ? Alain Gardère fait fonctionner ses contacts et son carnet d'adresses, et joue les intermédiaires pour aider ses amis du business. Tel autre demande un passe-droit, un dernier voudrait faire annuler une sanction ? Alain Gardère écoute, promet d'intervenir, et délègue à son directeur de cabinet. 

Les policiers de l'IGPN qui interrogent le préfet Gardère lui font remarquer qu'en six mois d'écoutes téléphoniques (de juillet à décembre 2015), en tant que directeur du CNAPS, il n'a jamais refusé une seule sollicitation. Cela fait-il de lui un ripou ? À la fin de sa garde à vue, le 20 janvier, les policiers de l’IGPN lui posent cette dernière question : « Préfet de la République, et à ce titre garant de ses valeurs, vous avez mis en œuvre un système d'intervention et de sollicitation avec votre entourage […] dans lequel vous n'êtes jamais débiteur ; vous profitez des prérogatives de la puissance publique pour intervenir au profit de tiers, souvent au mépris des dispositions légales que vous êtes censé défendre et incarner, tout en étant remercié à titre personnel de multiples manières […]. Quel regard portez-vous sur un tel mode de fonctionnement ? 
 — Présenté comme cela, je n'avais pas l'impression d'être cette personne-là, eu égard à l'énergie déployée tout au long de ma carrière », répond le préfet, sonné par 48 heures d'interrogatoire. 

Lors de sa mise en examen, questionné par la juge Aude Buresi sur l'« engrenage » qui le conduit à toujours accepter sollicitations et cadeaux, Alain Gardère répond ceci : « Je n'ai pas d'explication concernant cet engrenage. Je ne paie jamais rien. » 

Ancien commissaire de police, Alain Gardère a connu une accélération de carrière météorique sous Nicolas Sarkozy. Fervent soutien du chef des « Républicains », il est par ailleurs membre de la Grande loge nationale française (GLNF). 

Directeur de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne à la préfecture de police de 2009 à 2011, Alain Gardère a ensuite été nommé directeur adjoint du cabinet de Claude Guéant au ministère de l’intérieur, puis bombardé préfet délégué pour la sécurité à Marseille durant quelques mois, et enfin, en septembre 2012, préfet délégué pour la sécurité des aéroports de Roissy et du Bourget jusqu’à fin 2014. Il a alors été nommé au CNAPS par le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve, auprès du criminologue Alain Bauer, le président de cet établissement public, qui est proche à la fois de Nicolas Sarkozy et de Manuel Valls. 

La mise en cause d’Alain Gardère est apparue dans un autre dossier, celui du trafic d’influence au sein de la PJ parisienne, dans lequel sont poursuivis Joaquin Masanet et Bernard Petit (éphémère successeur de Christian Flaesch à la tête de la PJ parisienne). Une des personnes interrogées dans cette affaire aurait conseillé aux enquêteurs de l’IGPN de s’intéresser au train de vie d’Alain Gardère. 

Cette affaire survient, par ailleurs, peu après le procès de Claude Guéant et de quatre anciens préfets, au sujet des primes occultes du ministère de l’intérieur sous Nicolas Sarkozy. 

Sollicité par Mediapart, Alain Bauer, le président du CNAPS, refuse de s’exprimer sur cette affaire. Quant à Jean Veil, l’avocat d’Alain Gardère, il ne souhaite pas faire de déclaration. Il explique en substance que son client n’a rien commis d’illicite, n’ayant aucun pouvoir d’intervenir sur les agréments au CNAPS, et aucune infraction n'ayant été démontrée à ce stade en ce qui le concerne. Pour le reste, Me Veil estime que des expertises futures pourront justifier le patrimoine et les investissements de son client, qui a recours à des emprunts.