jeudi 30 juin 2016

Starbucks et la stratégie moutonnière


Strasbourg. Vendredi 8 avril. 7 heures du matin. Place Kléber. Plus de 100 mètres de file d’attente devant Starbucks, la célèbre multinationale du café. Plus de 19.000 salons dans le monde. Condamnation après le « scandale » LuxLeaks pour évasion fiscale suite à des accords illégaux avec le Luxembourg de Jean-Claude Juncker, actuel président de la Commission européenne.

Définition de « mouton » par Wikipédia : espèce domestique de mammifère appartenant à la sous-famille des caprinés, dans la grande famille des bovidés. Autre définition par le Larousse : personne crédule, passive, douce, facile à duper ou à mener.

Des centaines de moutons, donc, peut-être aussi quelques veaux, magnifique cheptel, docile et discipliné en cette fraîche matinée du mois d’avril, pour l’inauguration de la première franchise dans le Grand Est de la multinationale du café, que son nouveau directeur, l’homme d’affaires déjà propriétaire de Domino’s Pizza, Kamel Boulhadid, a décidé d’installer dans la ville accueillant l’autre franchise d’une autre multinationale : le Parlement européen.

Le café du matin, incontestablement le plus savoureux de la journée argueront certains, à consommer donc sans entraves chez Starbucks. Le meilleur café dans le meilleur des mondes. Mais pas que. De la daube dès l’aube, matinaux poules et dindons, abrutis heureux de la dernière farce, le nouveau phone, le dernier pad plus slim que l’avant-dernier, du tantième épisode de la saga culte, des moutons pour les soldes d’hiver, bêêê, des veaux pour celles d’été, meeeuh ; tous ici réunis, frères et sœurs, pelés et tondus pour les grand-messes de la consommation, les Mecque de la haute couture, la petite couture aussi, usinée par les petites mains chinoises, les grand-messes du sport, pourri dopé jusqu’à la moelle, les rendez-vous échangistes de l’art et la culture et de l’« entertainment » en général… Le pain, les jeux de feu l’Empire romain.

Plus de frontières à la torréfaction des cerveaux, de limites à l’avachissement des masses, camés aux orgasmes consuméristes éphémères, civilisation du nihilisme à l’obsolescence programmée, prosternés devant le consommable, déculturés au sein d’une société aculturée qui insiste à s’euthanasier par le culte de sa mort, de sa repentance et l’autoflagellation, soumise aux pulsions induites, noyée dans son vide spirituel morbide, entraînée par le glas de la propagande, la publicité et le conditionnement, s’entassant dans les antres de la consommation, monuments aux morts.

Et ainsi ces grand-messes ont remplacé messes et processions ; exit les processions du dimanche ; auparavant, c’était les processions pour la sainte Croix. Maintenant, c’est pour l’ouverture d’un Starbucks. Combien de ces moutons voudront mourir pour une tasse de café ? Combien de poilus, de résistants sont en train de se retourner dans leur tombe, regrettant leur sacrifice pour autant de troupeaux, qu’il en devient de plus en plus difficile d’entrevoir, sous son aspect cartésien, une issue positive au carnage civilisationnel qui surviendra à moyen terme. La relève n’est pas assurée, les soixante-huitards, en une génération, ont réussi leur coup. Chapeau pour autant de crétinisme induit, de décrépitude morale, d’asservissement et de béatitude mondialiste.

Sauf que dans certaines religions, les moutons sont utilisés comme animaux de sacrifice au cours de rituels où la bête est égorgée, de sang-froid, à peine étourdie. On se demande si les moutons-consommateurs lobotomisés iront à l’abattoir avec la même ferveur que dans l’attente de leur café arabica.

« La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude », écrivait Aldous Huxley. Nous y sommes.