lundi 27 juin 2016

J'ai un job à la con 6/9 : "Je me prends la tête sur la photo d'un diamant"

Martha, 27 ans, retoucheuse photo

Martha passe des jours à ajuster les reflets d’une montre de luxe. Et rêve de reprendre des études.

« Je suis retoucheuse photo pour des publicités. Se prendre la tête des heures sur la position d'un diamant à 150 000 euros, ça revient à brasser du vent. Parfois, il faut rattraper un reflet qui ne colle pas avec l’arrière-plan. Mais la plupart du temps, c’est une poussière, un rien. Personne ne va le voir !

A mes débuts, j’ai dû m’occuper de photos de médocs pour un site pharmaceutique. Le soir, je me disais : "Tu as passé ta journée à redresser des flacons." J’aime l’image, j’aime quand elle "vit", mais dans ce milieu tout est contrôlé. Une retouche peut être validée par quinze personnes, aux intitulés de postes obscurs.

Au début, j’avais presque honte d’en parler. C’était tellement en décalage avec ce que je voudrais être : une artisan de l’image. Je me sens éloignée du produit fini. Je ne le vois plus que d’un œil purement technique.

Le film "99 F" n’est pas une caricature. Au début, ça me faisait rire. Maintenant, ça ne m’amuse plus. Ce jargon, ces ego… Je reçois des "briefs" où l'on me demande de donner à un "packshot un look & feel plus luxe". J’étais en réunion récemment et un type s’exclame : "On est en trending topic sur Twitter !" Et tout le monde se félicite comme si on venait de lancer la fusée Ariane.

Ma situation est confortable. Il m’est arrivé de gagner plus que mon père qui est médecin, qui sauve des vies. Mais je n’arrive plus à me mettre dans le délire. Dans dix ans, je regarderai en arrière en me disant : "Qu’as-tu fait ?" J’ai envie de trouver ce courage de partir. De reprendre des études médicales. Ça veut dire que je commencerais à travailler dans un métier qui me plaît à 33 ans…
De toute façon, si je ne rejette pas ce métier, ce métier va me rejeter. Les retouches automatiques sont de plus en plus performantes. Et ce déluge numérique me saoule : ton cerveau n’est pas fait pour subir ces choses-là. »