lundi 20 juin 2016

J'ai un job à la con 5/9 : "Dans 70% des cas, mon travail ne sert à rien"

Antoine, 33 ans, consultant

Antoine écrit des dossiers qui ne seront jamais lus. Sa boîte a réussi un coup de maître : faire croire aux clients qu’il était indispensable.

« Dans 70% des cas, mon travail ne sert à rien. Je m’occupe du Crédit impôt recherche, qui permet à des entreprises de se voir reverser par l’Etat une partie de leurs dépenses de recherche. Le fisc a trois ans pour contrôler le dossier technique. Ce dossier – c’est moi qui le fait – n’est lu que s’il y a contrôle. Ce qui n’arrive que dans trois cas sur dix. C’est comme si vous disiez à un ouvrier : "Tu produis 100 voitures et 70 sont envoyées à la casse."

En plus, les entreprises pourraient le faire en interne, au moment où le fisc le demande. Mais ma boîte a réussi un coup marketing en disant aux entreprises : "Les règles changent tout le temps, laissez les pros faire." Bref, je vends du vent.

Concrètement, je vais voir le client et je demande : "Comment avez-vous réussi à alléger ces boulons ?" Puis je regarde les brevets, pour voir ce qui existe. Au début, on m’a donné une liste de termes à éviter. On ne dit pas "améliorer", mais "aboutir à une amélioration substantielle". On ne dit pas "paramétrage" mais "détermination de variables". L’administration préfère… Je remets le dossier au client, il dit "ah merci" et il le met de côté sur la table sans même y jeter un œil. Il s’en fout.

Certaines demandes sont toutes pourries, pas éligibles. Il faut inventer, baratiner. Dans ce cas, on en vient à espérer qu’il y aura un contrôle. Maintenant, je suis en automatique. Allez écrire des pages et des pages sur une nouvelle recette de ketchup…

Je pense qu’on pourrait doubler ma charge de travail sans problème. Du coup, je lis mon fil Facebook. Deux fois. Je fais semblant de tapoter sur mon clavier. Il y a des jours où je ne fais rien. Mais c’est un secret de polichinelle. C’est le cas de tout le monde.

Bon, ce n’est pas le bagne non plus. Je suis bien payé et personne ne me fait chier. Ça ne facilite pas la remise en question. Il y a une phrase de Daniel Pennac que j’aime beaucoup : "Beaucoup trop payé pour ce que je fais, mais pas assez pour ce que je m'emmerde." »

source