lundi 6 juin 2016

J'ai un job à la con 3/9 : "Je me mets en off pour arrêter de penser"

Céline, 28 ans, hôtesse d’accueil

Derrière son guichet, Céline applique à la lettre des consignes kafkaïennes. Et ça pompe tout le monde.

« Je dirais que 95% de mon travail est aberrant. Je suis dans la gestion du contrôle d’accès. J’imprime des badges avec différents profils d’autorisation : "visiteur", "membre du personnel", "contractuel". Mes interlocuteurs m’engueulent car ils trouvent ces mesures inutiles et pesantes. Et ils ont raison.

Le boulot est ennuyant, mais je ne m’ennuie pas. J’ai la tête dans l’écran, à papillonner entre plein de micro-tâches. Je me mets en "off" pour arrêter de penser et ça vaut mieux comme ça, sinon je commencerais à me poser des questions. Je prends de nouveau conscience de l'absurdité de cette journée quand j’enlève mon uniforme. Peut-être que c’est ce que doit être le travail : se comporter comme un robot dans des horaires fixes. Mais je m’y résous pas.

L’autre jour, une salariée agacée m’a dit : "Il faut vraiment que le chef de la sécurité justifie son poste." C’est tout à fait ça. La sécurité doit être démesurée pour être rassurante. En même temps, si on craignait réellement quelque chose, on ne se contenterait pas de badges en papier. C’est du pataquès, du bluff, de l’esbroufe.

Ça génère beaucoup de frustrations. Un contractuel qui est là depuis des mois, qui arrive en fin de contrat, mais dont tout le monde sait qu’il sera renouvelé, se voit soudain barrer l’accès : "Mais vous me connaissez !" "Oui monsieur, mais est-ce que vous avez une pièce d’identité valide ?" Et là, je dois appeler le chef de la sécurité qui fait semblant de vérifier un truc. Je passe pour une couillonne mais c’est juste pour montrer qu’il y a des procédures.

Moins tu comprends ce que tu fais, mieux c’est. On te dit : "Telle personne est un 'représentant'" et tu sais que tu dois l’accueillir de telle façon, sans réellement savoir qui c’est. J’applique des procédures sans jamais en saisir la finalité. Peut-être que personne ne la voit. Lorsqu’on m’a montré le logiciel de gestion, c’était juste : "Coche telle case, fais telle manip’." Mais on ne sait pas vraiment ce que ça implique. »