samedi 28 mai 2016

Plus grave aurait été de se résigner à une vie médiocre


Kervallé avait besoin de cette assurance sur la vie et la mort et plus encore de vivre aux côtés de camarades vêtus comme lui, parlant la même langue, obéissant aux mêmes rites.
     Tandis que les troupes au pas cadencé disparaissaient dans les bruines de la mousson, le lieutenant essayait d'imaginer sa vie à Paris ou dans quelque autre ville, devenu petit employé à trente mille francs par mois, coupé de cette famille hargneuse, tyrannique, souvent mesquine, des hommes qui portent l'uniforme. 
     Il travaille dans un bureau, il "fait ses huit heures" et prend le métro à 7 h 30, mal réveillé. Son premier contact avec l'existence c'est cette odeur aigrelette d'hommes et de femmes qui, bien souvent, n'ont pas eu le temps de se laver.
     Toujours les mêmes mains que l'on serre, les mêmes plaisanteries que l'on écoute et que l'on répète, le même horizon : une fenêtre aux vitres sales, fermée sur un ciel gris. Les repas dans une gargote ou une cantine ; le lundi le navarin aux pommes, le mardi c'est le jour du beefsteak avec des frites qui sentent le suif, le mercredi pot-au-feu et le jeudi des escalopes aux nouilles, le vendredi du maquereau grillé, le samedi du veau et de la purée. Le dimanche on se lève à 11 heures pour aller boire l'apéro.
     Bien sûr on se dit : "ça ne peut pas durer toujours, ce serait trop ignoble." Mais il n'y a pas de preuve par l'ignoble, comme en mathématiques par l'absurde. On couche avec une fille, on l'épouse parce que c'est plus commode ou qu'on lui fait un gosse.
     Alors on se met à espérer dans une guerre ou une révolution qui seule peut vous sortir de là, et au fond d'une valise, entouré de chiffons trempés d'huile, on conserve son revolver d'ordonnance pour le jour où...
     Non, ce n'était pas trahir le souvenir des camarades morts à Dien-Bien-Phu que de continuer à servir dans l'armée. Plus grave aurait été de se résigner à une vie médiocre.
     Qu'importent les chefs qui vous commandent et la cause pour laquelle on se bat, puisque l'on peut retrouver dans la brousse d'Afrique ou les sables du Maroc les mêmes camarades, car ils renaissent aussi nombreux qu'ils meurent, les longues patrouilles, le combat rapide et brutal, qui justifient en quelques minutes de longs mois de beuverie et d'inutilité.
     Les parachutistes se battaient déjà dans les Aurès et au Maroc : il avait vu une note à l'état-major, tout en sachant qu'une fois de plus la partie serait perdue à Paris par les généraux, les ministres, par le peuple tout entier qui ne que d'un petit confort à sa mesure. Le grand peuple, vieilli, avait remisé ses gloires dans les musées et les livres d'histoire. Il réclamait l'allocation prénatale, la retraite à quarante ans, le pavillon à Bécon-les-Bruyères, et la télévision payable à tempérament.
     Après tout, si ça lui fait plaisir. Mais Kervallé savait qu'il ne pourrait pas s'y faire. 
     L'aide de camp s'approcha et lui toucha le bras :
     - Vous venez à Haïphong avec nous ? Prenez ma jeep ; je dois accompagner le général. Ce soir nous pourrions dîner ensemble.
     Le capitaine regrettait ses paroles un peu dures de la veille. Kervallé était quand même l'officier qui s'était évadé de Dien-Bien-Phu au prix de fatigues et de souffrances inimaginables.
      - Avec plaisir, répondit le lieutenant, qui demanda soudain :
     - Est-ce qu'il me serait possible de rejoindre directement le Maroc ou l'Algérie ?
     - Vous ne voulez pas prendre votre congé en France ?
     - Non. 
     - Je crois vous comprendre. Faites une demande, je la fera appuyer. Je puis vous promettre qu'elle sera prise en considération. 

Jean Lartéguy, Le mal jaune